Phœnix

20 février 2012, 12 h 58, Lyon, studio de Radio Phœnix – Fred

Le cri de l’oiseau mythique retentit dans tout le studio, ce jingle perçant annonce le flash info. Direct dans moins de dix secondes. Gasp se tortille sur sa chaise de bureau déchirée et se racle la gorge. Il réajuste sa position devant le micro et jette un regard à la technique. L’attention de Fred est rivée sur le compte à rebours de la platine CD :

– Trois secondes, souffle-t-elle en appuyant sur les ordres de la console.

Elle redresse la tête pour vérifier que son camarade est prêt et monte d’un coup de poignet sec le fader du général. Le rouge-micro s’allume et elle lance à son coéquipier un go! de la pointe de l’index.

– Il est 13 heures passées de deux minutes, point info sur Radio Phœnix, la radio du mouvement. D’abord, un aperçu de la situation locale sur les barricades de l’agglo. Ce matin, les affrontements ont repris après une journée de trêve. Hier, le calme du nord au sud de la ville nous a tous et toutes surprisEs. À l’Assemblée du soir, l’hypothèse la plus plausible était l’épuisement généralisé de la police et de l’armée et peut-être même la rupture des stocks de munitions… Aujourd’hui, dès 6 heures, une quinzaine de fourgons étaient stationnés à Écully, au nord-ouest de la ville. La barricade des Loups est la cible d’attaques depuis deux heures maintenant, par une centaine de flics au moins. Toujours pas d’armes lourdes mais beaucoup de coups de feu. C’est une stratégie d’usure. Ils attaquent par vagues, d’une manière un peu aléatoire pour continuer à nous surprendre. D’après nos sources, les camarades résistent bien et retiennent le flot des assaillants sans faiblir. Iels demandent toutefois des vivres et du renfort car la situation s’éternise. Donc, si des camarades de la barricade de la Duch’ écoutent, merci de transmettre ce message de renfort !

Fred ouvre la tranche de réverb pour donner un écho profond à la voix de Gasp et elle ajoute en fond sonore le tapis « Urgences » :

– À toute la population de Vaise, des quais de Saône, de Tassin : besoin de soutien à la barricade des Loups ! Je répète : appel à toutEs les habitantEs de Vaise, des quais de Saône et de Tassin, soutenez la barricade des Loups !

Fred insère aussi un jingle « Alarme » pour ponctuer l’appel. C’est une sirène de pompier dont la tonalité a été modifiée pour lui donner un effet « teuf techno ». Cinq secondes de répit pour Gasp, qui prend une deuxième feuille à côté de lui :

– Au nord-est, l’armée et la flicaille ont attaqué dès 8 heures la barricade de Décines. Il y a dix minutes, un message urgent nous est parvenu, iels ont besoin d’aide tout de suite ! Les condés ont réussi à désorganiser une partie de la barricade en frappant sur deux côtés en même temps. Ils gagnent du terrain en évoluant en petits escadrons mélangeant soldats et brigades de la BAC. Il y aurait une trentaine de blesséEs de notre côté, dont dix graves. Au vu du chaos, impossible de donner des informations plus précises. Courage camarades !

Gasp lève le bras, le signal pour Fred d’ouvrir la tranche de la console diffusant les sons du PC et d’enfoncer le bouton lecture du logiciel. En fond, l’instru de la chanson de Casey Ils sont nos ennemis, et de nouveau de la réverb sur la voix de Gasp qui continue :

– Avis à la population de Vaux-en-Velin et Villeurbanne, rendez-vous rapidement à Décines pour aider les camarades à tenir la barricade. Venez arméEs et préparez-vous à un affrontement long et dangereux ! Et n’oubliez pas les vivres ! Besoin également de médics. À tous les médecins, infirmiers, pompiers, allez sauver des vies ! Courage camarades, des renforts arrivent ! Longue vie à l’Haraka !

Gasp n’a pu contenir les trémolos sur les dernières phrases de son appel mais ça ne va probablement pas s’entendre tellement le son est saturé à la diffusion. Le compresseur de sortie d’antenne qu’iels ont installé il y a un mois et demi est boosté à bloc. C’est la loudness war : réduire la dynamique pour augmenter la sensation de volume sonore. Ça agace Fred, le casque sur les oreilles, qui compense en amplifiant les aigus des voix. Leurs deux visages sont cernés de fatigue. Plus de deux mois maintenant qu’iels vivent ici, à la Konf. Cette immense barricade s’est formée sur la partie Entreprises du quartier Confluence. Très stratégique, elle protège l’entrée sud de Lyon. Des milliers de personnes s’affairent nuit et jour dans cet écoquartier, devenu Q.G. de la révolte. La particularité de la barricade de la Konf, par rapport aux autres points de résistance dans l’agglo, c’est d’être le pôle média. Iels sont arrivéEs à occuper deux immeubles : l’immense bunker du Progrès et l’immeuble hi-tech des radios locales commerciales, Sun, Scoop, etc. Radio Phœnix s’écoute sur les ondes vingt kilomètres à la ronde. L’hebdo tiré sur les redoutables rotatives du quotidien est lu dans toute l’agglomération. Mais c’est surtout devenu un lieu de vie, avec ses dortoirs dans l’immeuble d’Eiffage, ses réfectoires dans les restaurants chics des quais de Saône, ses salles de réunion dans le musée d’art contemporain de La Sucrière, ses espaces de travail dans l’hôtel de région, ses crèches et salles de jeux dans le méga centre commercial, son Assemblée quotidienne sur l’esplanade de La Marina…

Gasp continue le flash. Fred l’écoute vaguement, elle pense à ses amiEs à Décines. Un long frisson lui parcourt l’échine. Qu’est-ce qu’elle fout là, devant tous ces boutons, alors que d’autres meurent autour ? Ses mains recommencent à trembler sur les potars. Elle respire et pense à toutEs les camarades devant leurs postes radio qui suivent vingt-quatre heures sur vingt-quatre la progression du mouvement et trouvent leur travail en studio indispensable… Je sais pourquoi je suis là. Ça a du sens de tenir la radio. C’est important d’être ici. Puis, subitement et comme pour repousser le doute, elle augmente le gain de la voix de Gasp pour lui donner plus de puissance.

Sur Radio Phœnix, peu de routine : les émissions, reportages, tables rondes et flashs info se succèdent et, lorsqu’il y a des urgences, les bulletins sont émis tous les quarts d’heure. Aujourd’hui, Gasp et Fred ont pris le relais à 10 heures… Il commence à faire sacrément faim. Et la voix de Gasp aussi commence à l’irriter. Profond soupir. Ses intonations et sa manière de traîner sur certains mots l’exaspèrent. Ses mimiques de beau gosse ont perdu de leur charme depuis un bout de temps. Il faudrait vraiment faire une pause. Elle tapote nerveusement sur le plexi à côté de la table de mixage, tic typique du manque de sommeil. Un regard de son coéquipier en signe de conclusion et ses doigts poussent machinalement le fader pour jouer une virgule afin de marquer la fin du point « Urgences ». C’est à son tour de parler. Elle ajuste son micro, s’en approche tout en tendant le bras pour ouvrir la tranche correspondante au bout de la table de mixage. Une seconde, elle ferme fort les yeux, les fait papillonner comme pour éclaircir ses pensées et se lance :

– Je continue ce point info avec la situation de l’usine Rhône-Poulenc. Des travailleurs en grève depuis plus de quatre mois ont réussi aujourd’hui à prendre le contrôle de leur usine. Ils ont poussé leur patron à la démission, après vingt heures de négociations, pour aboutir à une décision aussi victorieuse qu’historique : l’autogestion du site ! Dix-huit minutes de reportage-récit sur ces vingt heures d’incertitude, par Arnaud, ouvrier à Rhône-Poulenc interviewé ce matin.

Et Fred fait partir la platine CD. Elle coupe les micros et envoie les retours. Sans la lumière du direct, il fait un peu sombre dans le studio barricadé en rez-de-chaussée. Elle écoute le reportage qu’elle a enregistré aux aurores et monté dans la foulée. Pas très envie de parler à Gasp, elle fuit la discussion, les yeux rivés sur l’ordinateur du streaming.

Toc-toc feutré à la porte insonorisée du studio. Quelqu’unE s’immisce précautionneusement dans la pièce. Des baskets Adidas, un jeans bleu usé, un sweat à capuche noir, des objets autour du cou… un profil plutôt commun sur cette barricade. La silhouette lance un bonjour enjoué en enlevant sa capuche. Fred détourne son regard de l’ordi, son visage s’illumine et elle saute de son tabouret.

– Hé ! Kimy, s’exclame-t-elle en se jetant dans les bras amis et réconfortants. Alors, on dirait que vous avez réussi votre mission ?

– Contre toute attente ! La machine que j’ai bricolée pour péter leurs brouilleurs d’ondes s’est avérée plutôt précise. Ça en a dézingué une petite dizaine. Du matos de l’armée, t’imagines ? On a regagné quarante pour cent du signal de l’émetteur et maintenant on diffuse à nouveau sur vingt kilomètres !

– Mais une fois les brouilleurs localisés, comment avez-vous fait ? Ils n’étaient pas surveillés ? C’était facile à détruire ? demande encore Fred avec enthousiasme.

– Plus ou moins selon les endroits. Pour tout te dire, à l’ouest, après Écully vers Charbonnières, ça a été méga tendu. On a failli se faire pincer. Y’a plein de délateurs dans cette banlieue pavillonnaire de bourges…

Kimy en profite pour se mettre à l’aise. Elle enlève son sweat et ses grolles.

– Et vous avez eu le temps de passer sur les douze barricades ?

– Ouaip. Mais ça vaudrait le coup d’envoyer un renfort à la barricade Casino. Y’a plein de réacs qui s’arment avec les flics là-bas. Ça démoralise pas mal les camarades. Et c’est loin d’être la barricade la plus solide…

– Si c’est trop dur à tenir, faudrait peut-être envisager un rapatriement sur celles de la Duch’ et des Loups…

– C’est ce qu’iels feront en dernier recours. Mais pour l’instant, iels s’acharnent, c’est normal. Tu imagines, ce serait notre première grande défaite…

Kimy se passe la main devant les yeux comme pour essuyer la fatigue et soupire :

– En plus, au milieu de tout ça, il y a un groupe d’ados enrôléEs par les nazillons qui attaquent leurs propres parents. Tu vois le carnage ? J’ai vu une femme, tout à l’avant de Casino, qui hurlait qu’iels leur volaient leurs âmes. Elle s’est pris une rafale de pierres et elle est tombée de l’autre côté de la barricade… Mais elle n’a pas perdu conscience. Ensuite, on a entendu des flingues, des automatiques, une série de tirs groupés et personne n’a osé descendre pour aller la chercher. Elle a continué à crier pendant au moins trois quarts d’heure. Je suis partie avant de savoir s’iels avaient réussi à la ramener, ça ne servait à rien de rester, je ne servais à rien… L’ambiance là-bas, c’est vraiment rude, rude, rude…

– Outch… Faut vraiment qu’on encourage des gens à y aller, qu’on augmente nos appels à renfort.

– Oui, mais sans être trop alarmistes non plus. Faudrait pas que la bleusaille réalise à quel point notre position est affaiblie.

Fred ne répond pas, elles ont déjà eu ce débat mille fois, leurs points de vue diffèrent un peu en matière de stratégie médiatique, d’information et de contre-information… Mais là tout de suite, elle est en studio avec peu de temps devant elle. Elle change de sujet :

– Et mes lettres aux copines ?

Kimy farfouille et extrait de sa besace trois lettres froissées. Elle les tend avec un clin d’œil à Fred :

– Voilà leur retour. Là-bas à Gerland, le moral est bon. On s’est carrément tapé de bonnes barres ! Elles ont trouvé le temps d’assembler un immense matelas sur lequel on peut dormir à quinze !

Fred commence à imaginer ce qu’elles pourraient faire sur un matelas aussi immense, mais son attention est vite rattrapée par la console. Elle vérifie le signal, pas de saturation, un œil sur le compte à rebours, il reste encore quatre minutes.

À distance elle regarde Kimy, qui vient de s’avachir sur une chaise en papotant avec Gasp. Son amie porte son ancien t-shirt de France 3, celui qu’elle avait le jour où elles se sont rencontrées.

Huit mois plus tôt, 15 juin 2011, rue des Cuirassiers

Fred est dans le hall d’entrée de la locale de France 3, un building hyper sécurisé de verre et de béton des années 90. Il est encore tôt. Elle bosse pour un sous-traitant de La Poste. Elle voulait lâcher ce job, mais les potes l’ont convaincue de le garder encore quelques semaines, le temps de faire les repérages pour préparer l’occupation et la réquisition du matériel. Un peu paumée dans ce grand espace en marbre rosé, elle essaie de se remémorer les plans du bâtiment qu’elle a appris par cœur. Son pouls est rapide et son pas hésitant…

– Vous avez besoin d’aide ? lui demande une voix dans son dos.

Merde. Fred se retourne et bafouille :

– Vous connaissez l’histoire du pingouin qui respirait par le cul ?

L’employée la fixe d’un air amusé.

Qu’est-ce qui m’a pris de sortir cette blague de merde ? Fred se baisse. Refaire son lacet, histoire de reprendre ses esprits et ne pas se décomposer sur place. Ma parole, en plus, elle est gouine. La meuf a des boots en cuir, un jeans slim, une veste de costard noire cintrée sur un t-shirt France 3. Les cheveux raides coupés court, elle sort tout droit de la série The L Word. Elle semble imperturbable et répond à Fred avec un soupçon de défi :

– Il pète quand il est enrhumé ?

– Non, il s’est assis et il est mort.

Silence d’une seconde. Puis le rire des deux, quasi mécanique. Comment vais-je me sortir de là ? Tentant un air dégagé, Fred lance :

– Je file, je dois livrer à l’étage des régies.

– Justement j’y travaille. Je t’accompagne.

La meuf ne lui laisse pas le choix… Elle n’est manifestement pas insensible au charme de Fred. Merde, finie la balade solitaire. Fred sait qu’elle n’aurait pas dû hésiter en entrant dans le hall. Elle regarde son reflet dans la vitre en face. Son uniforme réglementaire et son sac en bandoulière de La Poste la rassurent : rien de louche dans sa présence ici.

– Je suis en période d’essai, ment Fred. Et toi ?

– Je bosse ici depuis une bonne année. J’ai dégoté un CDI, j’suis plutôt tranquille.

Une lesbienne bien clean qui a réussi brillamment son école de com, suffisamment nouvelle pour ne pas être blasée par le taf.

Elles attendent l’ascenseur, Fred a le temps de repérer le système d’alarme de la porte d’entrée, de compter le nombre de caméras du hall et d’entrevoir les écrans derrière le comptoir d’accueil. Tout est trop sophistiqué et les portes sont en securit. Pas le choix, iels devront entrer pendant les heures d’ouverture… Quand l’ascenseur s’ouvre, Fred tente de s’esquiver :

– Je vais monter par les escaliers…

– Tu fais du zèle ou c’est ton côté « fessier musclé pour l’été » ?

La régisseuse a un petit ton espiègle mais elle en profite surtout pour mater le cul de Fred.

– Non, moins sexy : c’est mon côté enfermée dans une boîte. Je suis un peu claustro.

– On se retrouve au quatrième, alors. Je t’attends en haut des marches.

Au lieu de la rembarrer, Fred acquiesce silencieusement. Mais pourquoi tu fais ça ? Elle fonce tête baissée vers la porte des escaliers de secours qu’elle pousse sans se retourner. Parce que t’es trop contente d’avoir un ticket, meuf ! Elle s’engouffre dans des escaliers froids, ça résonne, peinture blanche et marches en acier alvéolé. Les portes sont hi-tech mais coupe-feu, ce qui est parfait : s’iels coupent l’élec, elles resteront déverrouillées, faites pour s’ouvrir manuellement avec les poignées ventrales… Iels pourront rejoindre le sous-sol par ici. Elle monte les marches deux par deux, le quatrième c’est pile leur cible principale… Et c’est clair que cette fille te drague.

En ouvrant la porte, Fred découvre une longue série de bureaux. La hipster l’attend là, appuyée au mur. Elle lui lance un petit hochement de tête complice et Fred la suit le long du couloir moquetté. Il y a des baies vitrées, les pièces sont lumineuses, elles passent devant plusieurs régies. Wahou, des centaines de milliers d’euros de matos. Fred scotche, elle fait les vitrines et se voit déjà avec toutes ces machines en main. Mais elle doit la jouer fine. Clin d’œil de la technicienne :

– Entre.

Fred s’avance, les yeux écarquillés :

– Impressionnant.

Elles sont dans la régie principale de la chaîne, un mur d’écrans leur fait face.

– Tu en fais, des yeux de merlan frit ! Tu n’as jamais vu un ordi de ta life ou quoi ?

Elle est moqueuse et Fred décide de riposter sur le même ton décontracté :

– Écoute miss je-sais-tout, non, ce n’est pas tous les jours que je vois autant de matos dernier cri. Pour toi c’est normal, pour moi c’est un autre monde.

Fred la fixe dans les yeux, Tu te prends pour qui, t’es l’employée du mois, oh !

– Ok, message reçu, miss livreuse-de-colis.

La régisseuse, plus dragueuse qu’embrouilleuse, simule un petit blanc gêné, elle se met à trier des papiers en retenant son sourire en coin. Fred reste bouche bée devant la montagne de matériel :

– Je peux te poser quelques questions ? Je fais partie d’une radio associative et c’est la première fois que je vois une régie pro…

– Pose tes questions ! Ça me fait carrément plaisir !

Et sans attendre les questions de Fred, elle commence à lui faire la visite de la salle de montage, lui montre les liens physiques entre les moniteurs et les tables.

– Ce banc de montage est sur MonaLisa, logiciel propriétaire dédié à France 3.

– Pourquoi autant d’écrans ?

– Sur ces deux-là, il y a ma timeline, le troisième me sert de moniteur de contrôle. Le quatrième écran, ici, est utilisé par le journaliste. On bosse à deux en temps réel : pendant que je sélectionne les images et les agence, il rédige et chronomètre.

– Ça me rassure de voir qu’il y a encore quelques humainEs pour diriger cet ensemble, souffle Fred songeuse. C’est taré la quantité de matos ! Vous vous servez de tout ? Nous, notre installation est basique, le minimum, mais ça marche aussi…

– Ce n’est pas exactement la même ambition, non ?

Fred rigole.

– Ça c’est sûr, ce n’est pas le même usage. Ni le même fonctionnement collectif.

L’autre, enchantée de la tournure des événements, poursuit son exposé, lui fait une démo de leur banc de montage avec les rushes de la veille. Mais tout s’accélère, elle parle de plus en plus par monosyllabes, clique de plus en plus vite sur sa souris joystick et tape des dizaines de raccourcis sur son clavier. Sa tête fait des allers-retours presque convulsifs entre les deux écrans. Elle est comme aspirée par les machines qu’elle synchronise. Tellement contente de partager sa passion qu’elle ne fait plus trop attention à son invitée. Fred décroche. Comment cette fille peut-elle être si enthousiaste en faisant ce boulot ? C’est son travail, pas de la lutte… Où trouve-t-elle du sens ? Quel est son but ? Produire des reportages trois minutes top chrono, des infos aseptisées avec voix off intégrée, de l’information prémâchée. Visiblement, elle est convaincue de sa chance, elle se considère en haut du panier. Elle fait de la merde mais elle doit se raconter qu’elle mélange travail et passion et que c’est pas donné à tout le monde…

Maintenant, elle explique à Fred ses combines d’étalonnage pour les raccords de couleurs entre les rushes. Ça va de nouveau trop vite et Fred se dérobe, elle ne voit plus que les marques : Apple, Hitachi, Sony, Windows, IBM. Multinationales cotées en Bourse, qui exploitent des milliers de personnes dans des mines à ciel ouvert en Afrique, investissent dans le béton en Occident à grand renfort de main-d’œuvre sans-papier et achètent à prix d’or des ingénieurEs-développeurEs… sans oublier de budgétiser leur image de marque, bien propre, écolo-caritative même, fondations pour les enfants analphabètes du Tiers-Monde et éco-compensation des émissions de CO~2~. Un arbre planté pour cent écrans tactiles, un euro versé pour dix joysticks, que l’on retrouvera dans les tanks des GI’s aussi bien que dans les salons des maisons. Les mêmes oreillettes que les flics, les mêmes ordis que ceux qui servent à nous mettre sur écoute, à stocker les données qui pourraient nous envoyer en taule, le jour où ce foutu régime décidera d’étendre encore un peu sa définition du terrorisme…

Fred observe à distance la fascination de cette geek. Les machines induisent la marche à suivre, exigent qu’on pense à partir d’elles. Finalement cette exécutante ne les maîtrise pas tant que ça. Elle se laisse porter, une sorte de symbiose volontaire, une forme de cyborg…

La régisseuse explique maintenant la différence entre deux tables de mixage numériques et les performances de la plus récente. Elle suit sûrement toutes les rubriques d’actualités dans Futura-Sciences, pour briller auprès de ses amiEs branchéEs dans son petit studio feng shui en plein cœur de la Croix-Rousse. Un appartement relié à un visiophone, un frigo bio-intelligent, un canapé à nanoparticules autonettoyant, le dernier modèle de radio numérique et la dernière génération d’iPhone. D’ailleurs il dépasse de sa poche. Son ordi, sa télé, sa chaîne hi-fi reliées ensemble au wi-fi qui s’échangent les infos par bluetooth. Elle, heureuse là-dedans comme dans les pubs d’Orange.

Eh oh, calme-toi ! T’en sais rien en fait, tu ne connais rien d’elle ! Elle est sûrement plus classe que ça cette meuf. Fred essaie de s’extirper de ses ruminations.

Mais quand même, cette fascination pour la technologie semble tellement déconnectée des nécessités matérielles. D’où vient cette conviction que l’innovation technologique facilite forcément la vie ? Ça ressemble à un truc mystique, un rêve de puissance et d’harmonie, défis online et fluidité made in Ikea, performances rémunérées et bonheur intégré…

Stop là-dedans, c’est trop de projections. En un bond maladroit, Fred s’arrache du siège rembourré :

– Je dois y aller. Je suis payée jusqu’à 15 heures alors j’ai intérêt que ma tournée soit bouclée à cette heure-là. J’ai déjà pris du retard aujourd’hui, c’est mal barré.

L’autre décroche de son logiciel :

– Elles sont comptées large vos heures de toute manière, tu es fonctionnaire…

– Tu rêves ! C’est la croix et la bannière pour boucler une tournée avant 16 heures, surtout quand on débute ! Et puis les PTT, c’était du temps de nos granps’ ! C’est privatisé depuis un paquet d’années ! J’ai un contrat de merde en CDD pour un sous-traitant et on bosse comme des barjots, je te jure.

– Ah, j’imaginais ce taf plutôt tranquille, avec les pauses pinard au bar.

– Peut-être dans les légendes des années 70, mais maintenant c’est rentabilité à balle. Et vas-y pour décrocher un CDI, t’as plus de chance de croiser une licorne place Bellecour !

– Bon, mais tant qu’à finir à 16 heures, je te paye un petit café ?

– Pour asseoir tes clichés sur les postières ?

– Non, pour la convivialité…

Elle me répond en plus ! Et sur un ton tellement aguicheur !

Sur le pas de la porte, Fred note le système de verrouillage par carte magnétique, pas de serrures, seulement deux aimants… et des charnières vissées dans des cadres en plastoc, calés sur les cloisons en placo. L’ensemble ne résistera pas à un coup de pied-de-biche sur les gonds. Au lieu de la raccompagner à l’ascenseur, la régisseuse bifurque dans la petite cuisine toute blanche et très fonctionnelle : un micro-ondes, un frigo et une cafetière à capsule. Elle poursuit son approche :

– Au fait, c’est quoi ton prénom ?

– Fred, et toi ?

– Je me fais appeler Kimy, le diminutif de Kimberley.

Elle a mis les dosettes et rajouté de l’eau. Une poussée sur le bouton et la machine ronronne. Elle reprend :

– Le café, c’est le nerf du taf. Je galère pour être à l’heure et avoir les yeux en face des trous.

Kimy saisit sa tasse et donne l’autre à Fred en poursuivant :

– Je sors trop, je vais souvent aux Feuillants ou au L Bar… Sans parler de mes week-ends à Paname dans le Marais.

Des lieux gays et lesbiens que Fred connaît, Kimy lui tend une perche… qu’elle saisit :

– Un peu trop select pour moi niveau pognon : je traîne plutôt dans les lieux associatifs.

– C’est pas un peu ringard ça ?

– Ça dépend, y’a le collectif lesbien qui organise des soirées mais ce n’est malheureusement pas tous les week-ends.

– Ah oui, je suis déjà allée à une, c’était au DIY Café…

– Et il y a aussi des collectifs comme la Déprav’, des soirées queer dans des squats, des projections, des apéros TransPédésGouines. Je préfère, il y a moins besoin de fric. D’ailleurs y’a bientôt un festival, ça s’organise dans un lieu qui vient d’ouvrir.

– Pas mal ça, comment je peux choper ces infos ? Y’a un facebook ?

– Heu, tiens, j’en sais rien… Je ne suis pas sur facebook. Ça se fait surtout par affiches, SMS, mailing lists et aussi sur rebellyon.info. Et par bouche-à-oreille.

– Le butch à butch, je reconnais que c’est efficace.

Deux sourires s’échangent. Elle est agaçante mais Fred a de plus en plus envie de la recroiser :

– Il y a une projection jeudi soir de Post-Apocalyptic Cowgirls, un porno lesbien de Maria Beatty dans un squat à Villeurbanne.

– Ouais, je connais cette réalisatrice. J’ai vu Ladies of the night à Paris l’année dernière. Tu me renvoies les infos exactes par SMS ? demande Kimy en se rapprochant de Fred. Elle a bien un 06, la postière ?…

Le rythme cardiaque de Fred s’accélère, son sang bat plus fort dans ses tempes, surtout ne pas rougir. Elle doit rester concentrée sur sa mission de repérage. Cette fille est carrément rentre-dedans.

20 février 2012, 13 h 35, studio de Radio Phœnix

Kimy se relève, passe côté régie technique tout contre Fred. Elle lui glisse doucement une main dans le dos, remontant jusqu’à sa nuque.

– T’as eu le temps d’enregistrer, de monter et de mastériser ? Tout ça dans la matinée ? Pas mal !

– Tu parles d’un exploit : à côté de mon flip des flics, le boulot radio, c’est du gâteau !

Ce qui pèse le plus à Fred, à chaque fois qu’elle part en reportage, c’est d’esquiver les barrages policiers. Ce matin, elle s’est mangé quinze bornes en vélo pour être à 6 heures du mat’ à Feyzin pour le rendu des négociations.

– Je me demande combien de temps je vais être capable de tenir… Jouer au chat et à la souris avec les flics, c’est franchement usant. Mais ensuite, à Feyzin, c’était un moment tellement magique !

– C’est clair, confirme Kimy, ces ouvriers, ils sont enthousiastes et forts ensemble… Leur joie, elle explose dans le poste radio, elle défonce les enceintes et elle te pète à la gueule ! Et puis, à entendre Arnaud pendant leur AG, je suis bluffée… L’assurance qu’il a prise, en si peu de temps. Pffiou, ce mouvement transforme tellement de gens ! s’envole Kimy. Il ouvre sur tellement d’idées encore inimaginables il y a un an…

Fred voudrait enfouir sa tête dans les bras de Kimy jusqu’à ce que tous les flics de la terre aient disparu. Mais elle ne veut pas ternir sa joie alors elle lui accorde un long clignement d’yeux en guise d’acquiescement.

– Il va passer manger ici ? continue Kimy, toujours pragmatique.

– Ouais. Je l’ai invité avec sa femme, Soraïa. Mais tu sais, iels ne sont pas sûrEs de passer. Ça va dépendre des prochaines attaques sur nos barricades respectives.

Fred et Kimy les avaient connuEs il y a quatre mois, en novembre, au moment où la pétrochimie entrait dans la grève. Un mois plus tôt, le 5 octobre 2011 avait été une étape décisive avec la multiplication des appels au débrayage. Dans un premier temps, c’étaient les secteurs les plus classiques de la fonction publique qui s’étaient mobilisés : les cheminotEs, les postièrEs, les magistratEs, les profEs. Après les personnels hospitaliers et les pilotes, des exploitéEs de toutes sortes s’y étaient misEs à leur tour : éboueurEs, femmes de ménage, aides à domicile. Puis le réel tournant s’était joué en novembre, lorsque les routièrEs avaient bloqué les routes et l’accès aux raffineries. Leur mot d’ordre, « *Bloquons tout ! L’austérité, nous en avons plus les moyens que les banques !* » et leur appel à la grève illimitée s’étaient mués en grève générale. Les semaines suivantes, Sarko, pourri d’orgueil et poussé par les patrons du CAC 40, s’était obstiné à vider les réserves d’énergie afin que tout paraisse normal. Ses conseillers, plus influencés par les instituts de sondage que par ce qui se passait sur les blocages, n’avaient pas saisi que « la normale » ne signifiait plus rien pour une grande part de la population. La fracture était flagrante : pendant que les médias officiels rabâchaient leurs monologues sur les minorités syndicales et les casseurs, des banderoles peintes à la hâte déferlaient des balcons pour encourager les grévistes, les files d’attentes des supermarchés applaudissaient les caissierEs décrétant « magasin gratuit », les slogans de manifs sauvages résonnaient de rue en rue et leurs échos se répercutaient sur les murs par d’innombrables tags.

Cramponnée à sa console, Fred repense à l’automne dernier, leur arrivée glorieuse en manif sauvage devant la locale de France 3. Elle et sa petite bande étaient dans le cortège de tête, surexcitéEs par la grosse surprise qui se préparait. C’était le 30 novembre, l’occupation coordonnée des principaux médias publics, un pas supplémentaire dans le démantèlement du système. Mieux qu’un pied de nez au gouvernement, un magnifique pied-de-biche. Le soir même, aux infos de 20 heures de TF1 et LCI, Sarko avait tenté le tout pour le tout : il avait lancé une sorte de « Je vous ai compris » bien sécuritaire et annoncé l’organisation d’un référendum pour le 20 janvier, sur le thème « Êtes-vous favorable à une VI^e^ République plus forte et plus sûre ? ». Mais son annonce était passée au second plan, tant la riposte des médias occupés avait été virulente et massive. Toutes les chaînes de France Télévision et de Radio France titraient sur un sujet bien plus concret : l’état d’urgence et le déploiement de l’armée sur l’ensemble du territoire qui se préparait dans l’ombre. Les communicants du gouvernement n’étaient plus capables d’enfumer l’opinion avec leurs scoops bidon.

Fulminant de s’être fait griller la vedette, Sarkozy avait déblatéré deux jours plus tard une litanie d’insultes vulgaires et délirantes, contre ce coup d’État de bloqueurs staliniens cégétistes, d’anarchistes fanatiques, de vermines intégristes islamistes dont il fallait purger la France par tous les moyens. Propos largement retransmis sur les médias sociaux et toutes les grandes chaînes nouvellement auto-organisées. Son envolée sur les « purges » n’était pas passée : la majorité silencieuse favorable à la restauration de l’ordre était devenue minorité. La popularité du président avait fini de dégringoler comme en témoignait son nouveau surnom adopté par le plus grand nombre : « Zyzy-la-purge » puis, rapidement, « Zyzy » tout court. Les barrages s’étaient consolidés, ainsi que les barricades. Les occupations pullulaient. Dans de nombreux villages et quartiers, des communes libres s’étaient même mises en place, inspirées des mouvements nés, quelques mois plus tôt, en Égypte, en Tunisie, au Maroc puis en Bosnie, en Grèce et en Espagne.

Et Arnaud dans cette histoire ? Trente piges, manard à l’usine de Feyzin, sa vie c’était les trois-huit. Soraïa sa femme, intérimaire dans le nettoyage. Ensemble, leurs deux enfants, leur maison à crédit sur quinze ans, les week-ends pépères dans leur famille ou chez les potes et le dur réveil à 4 heures le lundi matin, jusqu’à… cet automne. Il avait treize ans de taf de merde derrière lui et son franc-parler lui valait d’être plus respecté auprès des ouvriers de l’usine que nombre de leaders syndicaux. Pour lui une chose était simple, personne ne connaissait mieux le boulot que celles et ceux qui le faisaient. Les négociations qui venaient de se clore n’avaient pas seulement porté sur les conditions de travail et les salaires, mais aussi sur la restructuration complète du site, avec le projet de mettre en place une organisation pensée par et pour les ouvriers eux-mêmes. Ça leur avait coupé la chique, aux dirigeants : un site si dangereux en autogestion, impossible !

Fred et Kimy écoutent attentivement les dernières minutes du reportage. Lorsque le générique de fin s’enclenche, Fred ne peut s’empêcher de commenter :

– Ils sont arrivés à faire flancher Rhône-Poulenc ! Feyzin, c’est un site qui fait bosser plus de quatre mille personnes. Tu te rends compte du précédent !

Elle est complètement admirative.

– À vrai dire non, j’ai du mal à me rendre compte de ce que ça donne concrètement, souffle Kimy terre à terre.

– Ce que ça prouve surtout, s’incruste Karim, c’est qu’on n’a pas besoin des dérapages médiatiques de Zyzy et de ses potes pour la faire, cette révolution !

Fred lui adresse un large sourire. Elle aime son ton énergique et sa capacité à prendre les discussions au vol.

– Ce qui compte, poursuit-il, c’est ce qu’on invente, dans la rue, dans les usines. C’est ça qui fait changer les gens d’avis. Les réappropriations en cours, elles ne vont faire que s’amplifier !

Clins d’œil complices et rires chaleureux. Fred n’a pas oublié le compte à rebours, elle lève le bras vers ses amiEs dans le studio :

– Cinq secondes, j’ouvre les micros.

Gasp reprend l’antenne. Tout en écartant ses doigts sur les faders, Fred se penche vers Karim pour lui murmurer :

– D’après Arnaud, c’est vraiment un coup décisif. Après la séquestration de la direction, puis les négociations forcées, l’usine vient de passer en autogestion, today. Ils se laissent du temps pour faire un bilan. Ce n’est pas dit que beaucoup d’ouvrièrEs continuent à vouloir faire le taf dangereux. Même Arnaud hésite…

Dans les prochaines semaines, le site fermera peut-être définitivement faute de personnel. Ou bien iels rebondiront. Parce que Rhône-Poulenc, ça fait 100 000 personnes dans le monde, alors si le blocage tient à Feyzin, ça pourrait en encourager d’autres à s’y mettre.

Fred continue :

– Apparemment, certains cadres réfléchissent à plus d’autonomisation, à une réorganisation moins contraignante avec plus de travail en équipe…

– Après, ajoute Karim, même s’ils tiennent bon, il y a quand même le risque du chômage technique. Rhône-Poulenc pourrait décider d’arrêter l’approvisionnement du site… et si le pétrole et les autres matières premières n’arrivent plus… parce que ça part en vrille en Algérie, à Oman, à Bahreïn aussi… si ça chauffe partout, y’aura plus d’importations…

Fred veut retenir encore un peu l’enthousiasme de la victoire de Feyzin :

– Ok, mais tu les aurais vus ce matin ! Ils se sont tombés dans les bras pour savourer leur victoire, on ne pouvait plus les séparer ! Au-dessus du portail, y’avait une banderole d’au moins quinze ou vingt mètres : « Raffinons la lutte ! » C’était tellement beau !

Fred sent la main de Kimy sur son bras. Gasp fait de grands gestes frénétiques de l’autre côté de la vitre : il a fini sa séquence. Karim traverse le studio tout en lançant quelques grimaces débiles supplémentaires à Fred, signe de leur plaisir à se retrouver. Il s’assoit en face de Gasp qui meuble le temps qu’il s’installe. Ils vont dresser à deux et en direct une analyse de la situation. Il est 13 h 45, c’est l’heure de la chronique « Des révoltes qui concordent ».


Fred a rencontré Karim en 2002, pendant la LMD, leur premier mouvement étudiant. Iels s’étaient tout de suite trouvéEs, trop contentEs de se moquer ensemble du chef de l’UNEF et de le huer aux AG. Inséparables dès les premiers instants, iels avaient été de toutes les actions, de toutes les manifs en binôme. Ça fait maintenant quasiment dix ans qu’iels traînent ensemble. Karim n’était pas rentré en Tunisie après son master, il s’était démerdé pour rester ici légalement, ce qui n’avait pas été une mince affaire. Déjà qu’obtenir un visa pour venir étudier en France à l’université avait été toute une épopée… Il venait de Gafsa, le bassin minier au centre du pays. Il avait grandi dans l’ambiance des réunions clandestines du Parti communiste des ouvriers de Tunisie – le PCOT. Le salon familial enfumé pendant les réunions, l’odeur de la machine à alcool pour dupliquer les tracts, les piquets de grève à jouer aux dominos avec les autres mioches… ainsi que les principes communistes de son père. Il animait la section de l’Union générale tunisienne du travail d’une des mines. Karim avait été encouragé très tôt à lire Marx et Engels. Il avait choisi la vie collective à Lyon, avec tous ses tumultes et la précarité, plutôt qu’un minuscule meublé à Tunis et un taf dans le tertiaire. Il aimait réfléchir, avec cette rigueur politique qui semblait tellement ancrée en lui, tel un héritage communiste tatoué à vie.


Avec Gasp, ils discutent sur l’avancée insurrectionnelle au Maghreb, au Moyen-Orient et en Europe en décryptant les infos récentes. Ils comparent les mouvements, essaient d’en tirer des objectifs et des perspectives. Leurs voix s’entremêlent pour remonter le fil des événements récents. En les écoutant, Fred se demande s’il est tellement utile de ressasser encore le détail de tous ces faits. Mais l’Histoire galope et caracole, le timbre des voix est doux et tendu à la fois. Après le démarrage en décembre 2010 des révolutions tunisienne et égyptienne, « *®evolution has started here* », de multiples mouvements se sont développés au Maroc, en Algérie, en Syrie, au Yémen, à Oman, à Bahreïn pour exiger des changements de régime et de meilleures conditions de vie. L’Haraka ({width=“0.3898in” height=“0.1992in”}) était née, terme devenu commun permettant de lier toutes ces révoltes aux causes multiples ! En Europe, c’était la Grèce, l’Espagne et le Portugal qui avaient lancé l’offensive contre l’austérité, avec notamment les grands mouvements des mal-logéEs, les grèves dans presque tous les secteurs de l’industrie et la constitution d’assemblées populaires. En juin 2011, cette effervescence était devenue un tourbillon, une convergence, le mouvement des insurgéEs et il contaminait l’Europe occidentale et centrale. Ce mois de juin fut haut en couleur puisque les gouvernements furent renversés presque simultanément en Algérie, au Maroc et en Grèce. L’Haraka grondait partout. L’occupation du parc Gezi à Istanbul et la répression qui s’en était suivie avaient mis sur les dents une grande part de la population. En Syrie, les combattantEs rebelles avaient lancé un large appel à les soutenir et à venir combattre à leurs côtés alors que, comme en Libye, la guerre s’enlisait. En septembre, des soulèvements populaires en Pologne, République tchèque, Roumanie et Bosnie avaient réduit en miettes les centres de pouvoir. En Ukraine et en Biélorussie, face à l’ingérence de la Russie, des élections anticipées s’étaient organisées. L’Haraka battait son plein, s’étendait toujours. Le 2 novembre avait été une journée magnifique d’insurrection, les « EspagnolEs » avaient renversé leur gouvernement, avant de proclamer dès décembre la Confédération des communes autonomes ibériques. En novembre aussi, en Turquie, le Premier ministre Erdoğan s’était vu destitué par ses opposantEs, le Kurdistan et le Rojava s’étaient proclamés nouveaux États autogérés. En janvier, en France, le référendum de Zyzy était un fiasco général : 82 % d’abstention. Il décrétait les pleins pouvoirs jusqu’à l’élection présidentielle du 6 mai.

Il restait moins de trois mois… Qu’allait-il advenir d’ici là ? L’Haraka, ce mouvement populaire et révolutionnaire, égalitaire et émancipateur allait-il l’emporter ? Comment rendre décisive la victoire en France et plus largement ? Ces questions résonnaient comme fil conducteur de la chronique, et sur les lèvres des millions d’humainEs au cœur des barricades.


Les entendre reconstituer les mouvements de ces derniers mois fait carrément du bien à Fred. Sentir l’Histoire en train de se tramer, réaliser à nouveau que l’Haraka est partout. Perchée sur sa chaise haute, Fred sourit. Elle imagine des centaines de révolutionnaires suspenduEs comme elle à des micros un peu partout sur le globe, les dizaines de langues qui se croisent sur les ondes. Elle a parfois l’impression qu’il n’y a plus que la vie sur la barricade. Qu’à force de se concentrer pour tenir les immeubles occupés, pour empêcher les flics de regagner du terrain, iels ne font plus qu’accumuler des étais contre les portes, des tas de caillasses sur les toits et des fumigènes derrière des piles de gravats. Qu’à force de rondes pour défendre bec et ongles ces quelques centaines de mètres carrés où on peut s’organiser autrement, où on peut stocker de quoi se nourrir, se guérir et repartir à la conquête d’autres positions, iels en oublient les autres, les ailleurs. Pourtant, nous sommes nombreusEs et nous sommes partout. Les récits de Karim et de Gasp lui redonnent la force de croire que ça pourrait marcher, que ça va tenir, malgré la tension, la peur de mourir ou de finir au trou.

Pour ouvrir les perspectives, Gasp revient maintenant sur les discussions d’hier aprèm, pendant la grande assemblée de ville hebdomadaire. Quelques personnes avaient préparé un topo, des scénarios possibles pour la suite. Pour une fois, toutes les barricades étaient représentées, un paquet de monde. L’exposé avait été mené de manière vraiment pertinente, à plusieurs voix, entrecoupé de discussions en plus petits groupes, avant de revenir en plénière pour les synthèses.

Karim enchaîne pour évoquer l’ambiance et les interrogations qui circulent dans les différentes barricades. Cela lui permet de lancer ses petits débats de fond sur la situation, de remettre sur le tapis toutes les nouvelles grandes questions existentielles sans en faire une montagne insurmontable. Karim excelle dans ce domaine.

Depuis fin janvier, l’État vacille sérieusement. Zyzy gouverne les forces armées avec une poignée d’imbéciles alors que la majorité s’engouffre dans l’insurrection. Il n’y a pas un jour sans nouvelles personnes à la Konf, pas un jour sans nouveaux lieux squattés dans l’agglo, sans nouveaux blocages, sans pillages de magasins, sans mutineries ni évasions, sans nouvelles grèves, sans nouveaux collectifs… Sans répression et sans blesséEs non plus. Tout se réorganise en permanence, le point de non-retour est franchi et partagé, c’est devenu une évidence. Mais cette instabilité épuise aussi. Le mot autogestion reste bien trop flou. Rares sont celles et ceux qui imaginent concrètement l’abolition du capitalisme et des dominations, sans même parler des prisons. Pourtant, des hypothèses se superposent, se chevauchent, s’amoncellent. Karim insiste : il veut croire que les imaginaires collectifs seront de plus en plus palpables, parce qu’on commence à les envisager vraiment, à les vivre. Ces idées de révolutions, d’auto-organisations, d’anarchies, de communes libres mises en pratique, testées, remodelées et qu’il faut continuer à éprouver même dans les moments où la panique, la peur et le deuil recouvrent tout.

Gasp reprend après une nouvelle virgule :

– Vous êtes sur Radio Phœnix, vous écoutez « Des révoltes qui concordent ». À ce stade, que peut-on donc apprendre des insurrections en Grèce, en Égypte et en France ?

Karim commence son analyse en posant le tableau. Au Caire, il y a eu cette situation de pleins pouvoirs. À l’issue d’un vote peu convaincant, le peuple égyptien est redescendu dans la rue et a mis à la tête du pays des militantEs de la première heure. Un gouvernement d’extrême gauche qui n’est plus à la solde des États-Unis et en rupture complète avec Israël. Il se retrouve enclavé mais pour l’instant iels tiennent le choc. En Grèce, dans toutes les villes et villages, les habitantEs ont pris les mairies et se sont peu à peu organiséEs en communes libres. Une proposition anarchiste qui bute très concrètement sur la question des moyens de communication entre les communes et sur la réorganisation des services publics. Ça semble contraignant en termes de réunions entre représentantEs. Les critiques antibureaucratiques commencent déjà à donner de la voix.

Mais la question qui brûle les lèvres de Fred derrière la vitre de sa régie n’est pas celle des lourdeurs bureaucratiques, ni celle de savoir si un gouvernement révolutionnaire tiendra le choc. Tu es vraiment en train de passer sous silence les milliers de prisonnièrEs torturéEs ces derniers mois un peu partout ? Les tirs à balles réelles sur la place de l’Indépendance de Kiev ? Les bombardements à Gaza, dans le sud irakien, au Rojava et dans toute la Syrie ? Les camarades qui sont tombéEs sur les barricades depuis quelques semaines, à Lyon et ailleurs, tu vas les taire aussi ? Parce que tu crois que ça suffit de les évoquer rapidement ? Que t’es tranquille maintenant que des proches les ont enterréEs loin de l’agitation des barricades ?

Fred comprend le besoin d’éloigner ces images pour conjurer la peur. Mais elle ne sait pas quoi faire de ce tabou poisseux qui la plombe. Malgré l’effervescence, elle ressent cette angoisse de voir tout le monde mourir, cette peur de la guerre. Car l’armée est dans les rues. Et les catapultes sur le toit de leur immeuble. En France, le cap a été passé le 20 janvier : une centaine de flics ont été tués depuis cette date. Et on estime à trois fois plus le nombre de camarades massacréEs au même moment. Plus la tension monte, plus l’Haraka est incontrôlable… La colère de Fred recule devant la panique… Tous les flics et les soldats et autres salopards en armes se préparent, ils rongent leur frein. Eux non plus ne comprennent pas les ordres du pouvoir suprême : pourquoi avoir mobilisé l’armée dans la rue pour seulement « maintenir l’ordre » ? Les rangs des fachos grossissent de jour en jour. Qui aurait cru qu’autant de types rêvent de jouer à Superman pour rétablir eux-mêmes la situation. Une grande part des assassinats de ces dernières semaines ont probablement été perpétrés par ces milices autonomes et toute une tripotée de solitaires lancés à pleins gaz dans des fantasmes de guerre dégueulasses.

Les voix de Karim et de Gasp s’estompent, alors que Fred visualise, de plus en plus nettement, les périls en pagaille. Avec la fragilisation des États et le démantèlement des services publics de base, elle prend le temps d’en compter trois : un, des guerres civiles interminables ; deux, l’instauration de dictatures encore pires que les régimes en place ; et trois, l’occupation militaire par des puissances acquises au capitalisme colonial… Trois options accompagnées de leur cortège de mortEs sur le front, de famine, de maladie et de prisons, de travaux forcés, de tortures et d’exécutions.

Une nouvelle fois, Gasp fait de grands signes pour ramener Fred à sa console. Ils ont fini. Elle déglutit et lance une chanson de Valerie June. Après le flash info de 14 heures, elle a prévu de diffuser dans la séquence « Focus du jour » un reportage réalisé à Rabat qu’elle a trouvé sur la plateforme web. Une pensée pour la bande d’acharnéEs qui se relaient nuit et jour dans la pièce d’à côté, pour traduire le maximum d’articles, de reportages audio et vidéo que les insurgéEs se transmettent à travers le monde, via internet. Fred respire et se reprend. Tout ce qui se passe ici est génial. Difficile, flippant, épuisant mais génial. Le reportage fait vingt-trois minutes. Il parle des luttes des femmes de ménage dans les hôtels de la côte marocaine qui durent depuis plus d’un an. Comme souvent, il faut bidouiller pour la traduction. Fred règle un effet ducker sur le compresseur : lorsque Karim prendra la parole, le niveau sonore du reportage diminuera en quelques millisecondes pour que sa traduction prenne le dessus. Ce n’est pas très propre mais voilà, pas le temps d’enregistrer en amont, de remonter le reportage avec la traduction et de le balancer complété sur la plateforme média. Karim lui, fait ça pour rendre service mais il sait qu’il ne comprendra pas tout. L’arabe tunisien et l’arabe marocain ne sont pas exactement les mêmes. La traduction simultanée est un exercice complexe et Karim n’aime pas bâcler le boulot. Fred a insisté, c’est toujours mieux que rien.


Après avoir balancé le jingle, Fred prend la parole :

– Il est 14 h 15. Aujourd’hui, nous faisons le point sur les mouvements des femmes de ménage et du personnel des hôtels. En France, le personnel hôtelier est massivement en grève depuis trois semaines. Les dirigeants ont dû faire appel à des boîtes d’intérim pour assurer les ménages. La grève continue malgré tout ! Dans plusieurs grandes villes, les employéEs, majoritairement des femmes, occupent des antennes du groupe Accor et de leur sous-traitant. Pour en parler, nous aurons en seconde partie d’émission deux invitées qui squattent les locaux à Vaulx et font également partie de la barricade Volte-face dans la zone commerciale Vaulx-la-Plaine, au nord de la ville. Elles nous raconteront plus précisément le conflit avec leur patron ainsi que leurs difficultés concrètes dans l’occupation.

– Mais avant cela, nous partons à Rabat, enchaîne Karim. En octobre dernier le gouvernement marocain a été renversé. Pendant toute l’année 2011, la pression économique a été énorme, plus particulièrement dans le secteur du tourisme où les payes n’étaient plus versées depuis des mois. En juillet, les manifestations contre la vie chère et pour la justice sociale avaient pris une nouvelle ampleur avec l’occupation de dizaines d’hôtels, sur les côtes marocaines mais aussi tunisiennes. Les bâtiments avaient été investis par le personnel, leurs familles, leurs amiEs. Puisque les patrons étaient partis avec le fric, le mouvement s’était approprié tous les palaces de bord de mer ! Des occupations difficiles à tenir, mais les révoltéEs avaient développé des moyens d’autosuffisance, notamment des zones maraîchères dans les parcs et les plates-bandes autour, des petites unités de production à l’intérieur des locaux, des caisses de solidarité… Nous avons déjà longuement évoqué l’issue de ce bras de fer dans une émission précédente. L’élaboration d’un nouveau conseil de gouvernance des provinces marocaines est toujours en cours.

– Merci pour ce rappel, ponctue Fred. Nous allons maintenant suivre Mounia pour mieux comprendre comment la vie s’organise depuis la chute du gouvernement.

Fred lance la platine et coupe les micros, les huit premières minutes sont en français. Elle cale sur l’autre platine la chanson de Samira Saïd qui viendra après, puis jette un coup d’œil à l’horloge : 14 h 17.

– Lamita et Naïma ne sont toujours pas arrivées. Elles m’ont dit hier qu’elles viendraient sur la barricade vers 13 heures. Elles ont toujours été méga ponctuelles…

– Ne t’inquiète pas Fred, répond Karim. C’est juste compliqué d’accéder au studio à cause des barrages…

Mais ça remue Fred qu’elles ne soient pas encore là… Non, en fait, c’est tout le studio qui vibre. Au moment où Fred croise le regard de Karim, une immense détonation ébranle les murs. Quelques papiers s’échappent des étagères.

Les talkies se mettent à grésiller. Au loin, le brouhaha d’une cinquantaine de personnes qui sur-stressent. Manu déboule en trombe dans les studios :

– Ils nous ré-attaquent ! Lance le jingle « Urgences » !

Les doigts de Fred s’activent sur les boutons sans qu’elle s’en aperçoive. Elle sent la main de Manu sur son épaule. Les camarades des vigies transmettent des informations précises sur le nombre de flics et leur localisation. Kimy note tout ce qu’elle entend sur de petits papiers. Elle les met l’un après l’autre devant le nez de Gasp, toujours derrière le micro. Il peine à lire l’écriture rapide de Kimy et bute sans cesse sur les mots.

D’un geste sec, Manu fait tourner la chaise de Fred pour la regarder bien en face :

– Ça fait combien de temps que vous êtes là ?

Pas besoin d’en dire plus. Fred attrape le talkie et articule :

– Ici le studio radio. Ça fait plus de quatre heures que nous tenons l’antenne. Nous avons besoin de relais. Terminé.


Quand Fred sort des toilettes, Manu est en train de boire à même le lavabo. Kimy est adossée à la porte.

– Où est passé Karim ? demande Fred.

– Il est sorti rejoindre le groupe Avant, répond Manu. Ça le démangeait d’être en première ligne contre les flics. On fait quoi nous ? On monte sur le toit ?

Kimy et Fred échangent un regard.

– Allons-y !


Le vent les saisit juste après le passage de la dernière porte coupe-feu. Une dizaine de camarades forment une chaîne pour acheminer des pierres aux lanceusEs situéEs aux deux angles du toit-terrasse. ProtégéEs par des couvercles de conteneurs poubelle, iels enchaînent les salves, en vraies piqueterAs. Après pas mal d’essais de fabrication, le groupe Défense a sélectionné deux types de lance-pierres, des petits à main et des grands à socle. Ils sont faits de bois et de caoutchouc suffisamment souple pour balancer à vingt mètres des cailloux gros comme des poings. Le manche est prolongé par des fourches qu’on peut caler, au choix, sur la poitrine ou sur des socles de métal très lourds bricolés pour l’occasion. Les deux pieds pour tenir le socle, les deux mains pour tirer sur le caoutchouc. Lorsqu’une bonne position est trouvée, ils décuplent la puissance de frappe.

Pas facile de trouver sa place sur ce toit au milieu du fourmillement de la cinquantaine de personnes présentes. Fred s’approche du bord pour mieux saisir la situation. Heureusement, iels sont bien préparéEs. Elle voit les camarades des autres bâtiments qui caillassent aussi les assaillants par les côtés. Le groupe Avant en bas et les lanceusEs à côté d’elle concentrent leurs tirs sur les baqueux qui cherchent à escalader le mur d’enceinte.

– Kimy ! Manu ! Vous savez manier les catapultes ? entend Fred dans son dos.

Fred se retourne pour voir ses deux amiEs se diriger vers la seule catapulte encore libre. Le toit est quadrillé stratégiquement, comme tous ceux des grands immeubles de la barricade. Au centre, plusieurs catapultes sont prêtes à démolir les rangs de CRS et de soldats postés de l’autre côté du mur d’enceinte. Ces « machines de guerre » sont faites de grandes plaques d’acier trempé démontées sur la façade du centre commercial. Elles ont été pliées à chaud et rivées dans le béton du toit par d’énormes tirefonds qui traversent la structure du bâtiment. Au bout, un système de poulie avec une chaîne pour tirer la plaque vers le sol. Une fois quasi horizontale, on pose en équilibre les projectiles, souvent des seaux remplis de verre pilé, de boulons, de peinture, de fruits ou de conserves pourries. Le plus difficile est d’enlever la goupille ou le mousqueton de façon à ce que la plaque parte bien d’un coup sec. Chaque fois qu’un seau vole correctement, le résultat est décapant.

Ces installations ont fait gagner plusieurs batailles sur les flancs est et sud de la Konf, malgré leur manque de précision… Fred entend les crissements métalliques des dégoupillages alterner avec les cris des uniformes. Si les flics s’acharnent à maintenir leur position, y’en a qui vont y passer. Les groupes de CRS ne se déplacent pas assez rapidement pour éviter les projectiles…

– Kimy, Manu, un peu plus à gauche ! leur lance Fred.

AccroupiEs, iels sont en train de remettre en tension leur catapulte. Fred se penche de nouveau. Avec les nuages de lacrymos, difficile de voir ce qui se passe près du mur d’enceinte. Le groupe Avant est dans la cour et exécute un ballet étrange. Tour à tour, Fred les voit renvoyer les cartouches de gaz de l’autre côté, lancer des pierres à l’aveuglette ou grimper sur le mur pour des tirs tendus. Fred n’arrive toujours pas à voir les flics. Vu la trajectoire des grenades assourdissantes, ils sont probablement juste derrière le mur. Merde, c’est la première fois que les flics s’enfoncent aussi loin sur la barricade. Un nouveau nuage de lacrymos passe. Allez, le vent ! Pousse-moi ça ! Elle distingue les ombres du groupe Avant courir se réfugier à l’intérieur du bâtiment. Les flics ont réussi à escalader le mur d’enceinte ! Sans montrer d’hésitation, les baqueux sautent dans la cour et tapent un sprint. On dirait qu’ils coursent quelqu’unE. Fred se décale pour mieux voir, l’un des balcons lui bouche la vue.

Fred a le souffle coupé en voyant un corps étalé de tout son long sur le terre-plein. Une petite flaque de sang s’est formée à côté. Merde, on dirait Karim. Ils l’ont buté, c’est ça ? Un mauvais film de guerre en noir et blanc. Elle se penche encore un peu, espérant capter des paroles des flics, un mouvement du corps, n’importe quel signe de vie. Karim gémit longuement. Soulagement.

– … sale bicot, on se prend pour Che Guevara ?

Les insultes lui parviennent déformées par la réverbération des immeubles. Les quatre autres flics de la BAC rigolent niaisement de la trouvaille de leur chef, un blond aux cheveux courts dont le grand-père devait déjà exécuter des ordres au « temps béni des colonies ». Il écrase la figure de Karim avec sa rangeot.

– … petit fils de pute s’est cru plus malin que nous, malin comme un petit singe… Tu vas nous dire comment rentrer, hein…

Mais il vient de sortir un flingue ! Fred se redresse :

– Par ici, vite ! Il va se faire buter !

La chaîne humaine qui acheminait les projectiles se répartit maintenant tout le long de la rambarde et commence à les canarder. La première salve de caillasses n’atteint aucun des flics, mais cela suffit à faire diversion. Ils semblent se préoccuper davantage de ce qui pourrait encore leur arriver depuis le toit que de Karim.

Pas le temps de réfléchir davantage. Fred part en trombe dans la cage d’escalier. Elle dévale les marches quatre à quatre, manque de se vautrer par deux fois. Ses chevilles n’apprécient pas du tout l’exercice. Le défilement du béton l’hypnotise… Elle arrive enfin dans le hall d’entrée qui donne sur la cour principale. Le groupe Avant est rassemblé là.

– On ouvre les portes.

Sa voix est autoritaire. Elle est trop essoufflée pour la diplomatie.

– Tu es folle ou quoi ? s’exclame Mathieu. Les baqueux sont juste là. Ils viennent de tirer plusieurs coups de feu ! On va pas sortir et se faire shooter comme des lapins !

– J’étais sur le toit. Vous avez laissé Karim dehors, il s’est fait choper !

Mathieu et les autres se regardent. Le bruit de nouveaux projectiles qui se fracassent sur le sol de la cour met Fred franchement en colère.

– Non, mais vous ne vous êtes pas comptéEs en revenant à l’intérieur ?

– Bah si !

– Mais là, il est dehors ! enrage Fred. Ouvrez la porte, bande de…

– Là, sur la droite ! la coupe Thierry.

On distingue vaguement des ombres par les vitres derrière le barricadage.

– Ils longent le mur vers le parking, assure-t-il. On ne va pas les laisser s’enfuir comme ça !

En une fraction de seconde, le gros du groupe Avant file vers les escaliers. Mathieu est encore là. Quelques autres camarades aussi. Ils semblent complètement sonnés.

– Vous attendez quoi là ? lance Fred d’une voix tremblante.

Les gars finissent par s’exécuter. Dégager l’entrée prend encore de longues minutes. Fred essaie de desserrer les poings. Le barricadage est un enchevêtrement infernal de barres de fer. La porte s’ouvre. Fred se précipite en criant pendant que Mathieu et les autres prennent prudemment position devant l’entrée.

– Karim !

Elle s’écroule sur lui. Est-ce qu’il respire ? Oui. Enfin non. Il pleure. Elle essuie le sang sur son visage et la morve sur ses lèvres. Elle s’écarte un peu, le temps de démêler le couteau-suisse de sa poche. Elle coupe le serflex qui lie les poignets de Karim. Elle l’aide doucement à s’asseoir puis le serre dans ses bras. Elle lui caresse la tignasse d’une main. Karim relève la tête sans la voir, son regard est figé derrière. Fred se retourne pour comprendre… Un autre corps est étendu sur le terre-plein. Tremblant, il balbutie :

– La cagoule…

Sa gorge se crispe lorsqu’elle distingue le « M » rose, entouré de sang. Elle suffoque, fourre sa tête sous l’aisselle de Karim. Iels se serrent. Tellement fort.

Un mois et demi plus tôt, 3 janvier 2012, pôle média

Dans le sleeping collectif le réveil sonne. 6 heures, Oh non… Laisse-moi encore cinq minutes. À quelques mètres de Fred, Karim s’habille. Il enfile au moins six couches les unes par-dessus les autres et se rapproche pour la réveiller. Elle sursaute comme si elle dormait encore mais se lève facilement. À sa gauche, Manu grogne et se retourne. Iels s’y prennent à deux pour le secouer tendrement. Une fois réveillé, Manu galère, ne trouve ni sa frontale, ni sa cagoule, il peste. Aïe, matin difficile. Iels filent vers la cuisine un étage plus bas, au quatrième, lancent une bouilloire d’eau chaude, se préparent un thermos de thé, un pot de sucre. Les gestes sont mécaniques. Iels ne se parlent pas, encore à moitié dans leur sommeil. Fred fourre un paquet de brioche industrielle de récup et le talkie dans son sac. Direction le toit, tenir la vigie pour informer d’une intrusion policière au cas où. Un vent glacial leur transperce le corps. Iels se calent à l’abri, sous des couvertures laissées là, le dos appuyé à un bloc de béton. Le soleil se lève sur les immeubles, les chantiers, la confluence des deux fleuves et l’autoroute. Une vue imprenable sur l’entrée sud de la ville.

Manu se roule une clope alors que Karim sert le thé. Encore plusieurs heures à tuer.

– Et merde, qu’est-ce que j’ai foutu de mon briquet ? bougonne Manu.

– Tu es toujours en train de chercher un truc, achète-toi un cerveau à l’occase, le charrie Karim.

– Rigole, va ! Ça m’épuise de perdre sans cesse les choses… Je ne vais tout de même pas mettre mon nom au marqueur sur tout.

– Mais si, espèce de petit bourgeois propriétaire, comme ça, tu pourras voir qui te vole ton briquet personnel.

– Je voudrais juste avoir du feu quand je veux m’en griller une, alors aide-moi, plutôt que de m’engueuler, espèce de collectiviste hétérosexuel à deux balles.

– Si tu lâchais ton rapport propriétaire aux objets, tu trouverais plus facilement des briquets à la ronde… C’est une histoire de mentalité.

– Merde Karim, c’est tout le contraire : je n’y mets pas assez de valeur et c’est pour ça que je les oublie !

– Hé, c’est quoi cette discussion débile ? lâche Fred en les mimant.

Les trois explosent de rire et se remettent à contempler l’horizon qui s’éclaircit et l’eau qui défile. Mais Karim ne lâche pas l’affaire :

– Dis-toi que ce ne sont pas tes affaires et que tu dois simplement faire attention aux choses collectives, comme tout le monde. Je suis sûr que ta fibre communiste l’emportera.

La cigarette tourne. Karim la passe à Fred qui reprend, plus pragmatique :

– Cette semaine je t’ai aidé au moins quatre fois à retrouver ta cagoule dans le dortoir… J’suis pas ta mère, ça devient un peu lourd. Je suis d’accord avec toi, tu n’as qu’à rendre tes objets uniques. Trouve des signes distinctifs ! C’est pas forcément ton nom, tu peux coudre un patch de tissu ou faire une étoile au marqueur, un truc qui t’aide à poser ton attention. Mettre un peu de toi sur des objets complètement standardisés, c’est pas le crime du siècle.

– Coudre ! Yes Fred ! Ariane a ramené plein de tissus d’une récup, avec du fil et tout ! Il y en avait même du fluo. Attendez, je vais en chercher, je me rappelle où elle a posé le sac.

Et sans crier gare, il se lève à la vitesse de la lumière et se précipite dans les escaliers.

– Et voilà, rigole Karim, les enfants du capitalisme…

– Sale communiste ! riposte Fred.

– Féministe de merde !

Manu est une vraie tante : les manières et la gouaille, une façon de se poser, tel qu’il est, avec ses malaises et son enthousiasme, à la barbe de tous les psychorigides dans le genre de Karim. Ce qui lui vaut souvent des insultes dans la rue, mais aussi sur leur barricade. Son excentricité dérange, sa déviance met un certain nombre de types carrément hors d’eux. Manu compense avec un humour cinglant et un pouvoir d’occultation à toute épreuve.

Karim continue :

– J’espère qu’il va nous broder… une énorme étoile en strass rouge flamboyante.

– Ou un triangle rose avec un petit lapin… qui suce une glace tout en se faisant masser les pieds par un pingouin… poursuit Fred

– … Par un pingouin qui se fait lire Le Capital par… pouffe Karim, par une figurine en plastique moulé de, de… de Crocodile Dundee !

– C’est qui ça, Crocodile Dundee ?

– Bon ok… d’Indiana Jones !

– Qui ça ?

– Pff Fred ! Tu connais rien !… Les années 80 ! Lady Di ?

– Karim, c’est les années 90, ça.

– Habib Bourguiba ?

– Jean Jaurès ?

– Muhammad Ali ?

– Peau d’âne ?

– Shrek !!

– Non là Karim c’est vraiment nul…

– Bernard Kouchner !

– Hein ?

– Le commandant Massoud et Bob l’éponge faisant du surf sur un air de Zouk Machine !

Iels partent en fou rire. Quelques minutes plus tard, Manu revient essoufflé.

– J’t’imaginais revenir avec la boîte entière, s’exclame Fred.

– Non, j’ai juste pris une aiguille et, regardez…

Il sort de sa poche de jeans usé une bobine de fil rose fluo.

– Il est trop beau, non ?

– Carrément, lui répond Karim.

– J’vais faire un truc discret, c’est sur une cagoule. Faut que ça reste anonyme mais nous on saura. Enfin, moi je saurai !

– Et alors, t’as opté pour quoi ? demande Fred curieuse.

– Comme je suis un pédé Mélomane Mégalo, que j’ai Mes Manières qui Me plaisent et que je peux être Mauvaise quand on me Moque, j’opte pour un « M » en bas, sur la nuque.

20 février 2012, 15 h 40, devant le pôle média

Karim et Fred sont là, toujours cramponnéEs l’un contre l’autre. Dans la tête de Fred, ça boucle à mille à l’heure. Mais ce n’est pas possible. Manu est sur le toit avec Kimy. Un coup de vent froid la ramène à elle.

– Tu es vraiment livide, Karim. Viens. Il faut qu’on rentre, ils sont encore là, de l’autre côté.

– Mais Fred, on ne peut pas laisser Manu là.

– On va le porter ensemble.

– Si on le bouge il se pète en mille morceaux, je l’ai vu tomber du toit.

Silence.

– Alors on le laisse là pour le moment. On cherche un brancard, des infirmièrEs et on revient.

– On ne peut pas, on ne peut pas, grommelle Karim furieux. On ne peut pas laisser notre pote seul comme un chien.

– Tu veux qu’on prenne le risque de morts supplémentaires ?

– Tu n’as pas de cœur, Fred. Tu ne penses qu’à ta pomme.

– Stop Karim. Tu le sais qu’on ne se laissera jamais tomber. On va revenir le chercher. Allez, arrête de délirer. Là, faut qu’on se tire, qu’on se protège. Ils sont toujours derrière, regarde ce qui pleut encore des toits.

– J’bougerai pas.

Mais quelle tête de mule ! Fred relève les yeux. Le groupe de Thierry a rejoint les autres près de l’entrée. Ça s’excite dans les talkies :

– À toutEs : les flics semblent toujours désorganisés. On dirait que les chefs ont décidé une retraite, ils ont plusieurs blessés. Terminé.

À ces mots, le groupe Avant est à deux doigts d’applaudir mais le corps toujours étendu devant iels les retient. Quelqu’unE déboule dans le hall, Fred reconnaît la silhouette de Kimy qui annonce :

– Ils se replient ! La barricade est sauve !

Fred et Karim se détachent l’une de l’autre :

– Merde, Kimy, il s’est passé quoi là-haut ?

Malgré son essoufflement, elle raconte tout d’une traite, comme si c’était sa dernière chance de pouvoir les mettre au courant :

– On bourrinait sur les catapultes. On a grave flippé quand on a entendu les coups de feu juste en bas. Les flics tiraient en direction du toit pour se couvrir. Manu a tapé trop fort sur le crochet. La détente de la tôle l’a projeté contre le bord du toit. Je l’ai vu tituber sur l’arête… Et il a pris une balle… Ça s’est passé si vite. Je n’ai rien pu faire.

Des larmes lui coulent des yeux en filet vertical. Elle se fige. Fred tend la main à Karim pour l’aider à se remettre debout. Iels font quelques pas et viennent entourer Kimy. Leurs sanglots se mêlent. Pourquoi pas moi à la catapulte et Kimy et Manu en vigie ? Pourquoi ? Fred voudrait hurler, elle ferme les yeux si fort, elle veut revenir quelques minutes en arrière.

Quand elle arrive à les rouvrir, Fred voit que le groupe Avant est resté en retrait. Elle leur lance :

– Ramenez un drap et un brancard.

Sans un mot, Mathieu et quelques autres disparaissent à l’intérieur. À peine sont-iels rentréEs qu’un bruit à l’angle du bâtiment les fait ressortir pour voir ce qui se passe. Cinq gars nus arrivent en clopinant… enchaînés ensemble avec des menottes aux chevilles. Ils tentent vaguement de se coordonner pour ne pas tomber. Vu leurs écorchures aux jambes et au torse, ils ont déjà dû se vautrer pas mal de fois.

Fred oublie de respirer tellement la scène est improbable. Thierry et les autres ont le sourire qui remonte malgré iels. Fred sent Karim se tendre d’un coup.

– Faut que j’aille le défoncer ce fumier, lâche-t-il.

Il s’avance sur eux, vacillant et déterminé, il colle une droite au colonel menotté. Effet domino. Le choc fait basculer le flic qui emporte les autres avec lui vers le sol.

– Alors, comme ça, j’suis un sale Arabe. Mais qu’est-ce qui t’est arrivé, blanco, t’as perdu tes vêtements ? T’es tout de suite moins baraque sans ton uniforme. Il fait pas bon traîner dans le coin pour des racistes de ton espèce !

Karim le relève et lui en fout une deuxième en pleine poire. Plusieurs camarades l’ont rejoint et encerclent le type avec lui.

– Tiens mais t’as peur ma parole. Ça doit être la première fois de ta life, non ? Sans ton gun, qu’est-ce que tu peux faire, hein ?

Karim lui remet encore quelques coups dans le bide, dans les jambes. Fred serre les dents à s’en faire péter la mâchoire. Il a buté mon pote, ce fils de chien. Elle voudrait être à la place de Karim pour le défoncer mais son corps reste paralysé.

Karim pose ses doigts sur la tempe du flic en un flingue imaginaire :

– Tu sais à qui tu as affaire sale keuf ? À des anarchistes, à des communistes, à des révoltéEs qui refusent tes méthodes de tortionnaire blanc. Tu nous dégoûtes, sale colon, le monde ne t’appartient pas. Tu n’es qu’une grosse merde à la solde des puissants. Notre lieu de vie a plus de valeur à nos yeux que ton sang, alors casse-toi. Cassez-vous tous.

Karim sort du tas humain, son visage est toujours blafard mais ses mains ne tremblent plus. Les autres camarades poussent violemment les flics, les portent presque pour leur faire escalader le mur d’enceinte et clôturer cette scène lamentable.

Fred reconnaît Gasp près du corps de Manu. Elle s’avance pour attraper le drap qu’il tient dans les mains.

– Violet ? lui demande Fred en haussant les sourcils.

– C’est le premier que j’ai trouvé qui était propre… Et bon, tu l’as déjà vu porter du blanc, toi ?

Fred voudrait sourire mais tout est bloqué à l’intérieur. Avec Karim, iels s’approchent du corps de Manu et le recouvrent du suaire improvisé.

Le jour d’après, 21 février 2012, dans la soirée, 3^e^ étage du pôle média

La chambre funéraire est au troisième, à côté du réfectoire, une ancienne pièce à photocopieuses réaménagée pour l’occasion. Du réfectoire, Fred aperçoit les dizaines de bougies qui scintillent à travers la vitre dépolie. De plus près, les couleurs floutées dessinent la forme du corps de Manu sous un drap bleu étoilé et toutes sortes d’objets posés ou accrochés un peu partout. Lorsqu’elle se glisse dans la petite pièce, elle découvre un décor pailleté et tamisé, des tissus en motif zèbre rose, noir et argenté brillant tendus au faux plafond et le long des murs comme un petit chapiteau, la robe de soirée en strass de Manu suspendue, ses talons aiguilles en cuir noir au pied de la table où il est étendu, une fiole de poppers à sa tête, une cravache, deux petites figurines de fantômes en plastique fatigué, des livres… et d’autres bricoles de plus ou moins bon goût. Il n’y a que le lino beige dégueu pour nous ramener aux anciens locaux. Quand Thierry arrive à pas précautionneux, Fred est assise à côté du mort. Elle chantonne doucement. Hier soir, elle a pris des médocs pour dormir et ce matin, elle a effacé son nom et celui de Manu de tous les tableaux de répartition des tâches. Elle espère avoir la force d’aller à la discussion de la bande demain soir.

Elle réalise la présence de Thierry : elle était loin dans ses souvenirs. Iels se prennent les mains et les posent sur le linceul bleu nuit et argenté, juste au bord de la table, à quelques centimètres du corps. L’étoffe glisse un peu, découvrant le sac mortuaire gris dans lequel Manu a été enveloppé. Cette bosse, c’est son coude. Il a sûrement le bras replié sur le ventre ou la poitrine. Thierry remet le tissu en place, il ne peut retenir ses larmes.

– J’réalise pas, Fred, je savais que ça allait arriver, je ne pensais qu’à ça, mais c’est quand même surréaliste. Comme si c’était le premier et qu’on n’avait rien vu venir…

– Et ce n’est que le début… soupire Fred.

– Ne dis pas ça.

Fred se durcit :

– Il est mort, Thierry, rien ne pourra le ramener. Et y’en aura d’autres…

Elle se met à pleurer aussi. C’est la première fois que les larmes lui viennent depuis la veille. Elle a peur que les sanglots ne s’arrêtent plus. Ça lui sort de partout, dégoulinant, dégueulasse. Elle se concentre pour se retenir. Fermer la bouche, respirer lentement par le nez, tout retenir à l’intérieur, sauf l’eau salée qui lui sort des yeux. Thierry laisse couler ses larmes sans sanglots, calmement. Il lâche la main de Fred et iels s’écartent du corps, s’assoient l’un à côté de l’autre.

– Je voulais te parler d’un truc qui me tracasse, commence Thierry timidement. On a un truc à régler.

Le cerveau de Fred, comme englué dans la morve, peine à comprendre que c’est à elle qu’il s’adresse.

Avec Thierry, ça fait cinq ans qu’iels se connaissent, d’abord par le Local de Maison-Neuve que Fred et d’autres avaient ouvert à l’époque. C’était une sorte de cybercafé qui proposait thé, café, internet, bouffe en gratuité. Le lieu accueillait beaucoup de gens de la rue, mais aussi des habitantEs du quartier. Thierry logeait deux rues plus loin, alors il passait souvent après le lycée. Puis, très vite, Fred et lui s’étaient retrouvéEs lors des manifs lycéennes du moment. Il était vraiment entré dans la bande après son bac : il en avait ras le bol de l’école et de se manger régulièrement des remarques racistes et négrophobes. Il avait rencontré Karim via le FUIQP, le Front uni des immigrations et des quartiers populaires, et avait trouvé en lui un vrai allié pour discuter et agir. Sans parler de son histoire avec Liza.

Thierry se racle la gorge :

– Hier, j’étais dans le groupe qui a lynché les flics. C’était un peu fou. On les a aveuglés avec une fusée de détresse avant de se ruer sur eux avec les boucliers et les bâtons. Les prises de désarmement apprises au cours de self-défense ont parfaitement fonctionné ! Après avoir chopé leurs armes, on a commencé à les fouiller… On n’a pas réussi à s’arrêter avant de les avoir foutus complètement à poil. Ils n’en menaient pas large à grelotter sur le bitume !

Il fait une pause le temps de se rapprocher de Fred.

– Dans le feu de l’action j’ai récupéré un des guns, poursuit-il en chuchotant presque. Quand je suis sorti et que j’ai vu Manu au sol, je voulais vraiment m’en servir, les crever ces salauds, je voulais le venger. Après, j’ai eu peur de ce que je pouvais faire. Je me suis démerdé le soir pour récupérer les autres flingues auprès des membres du groupe Avant.

Il montre son sac de la tête :

– C’est là. Cinq pistolets SIG-Sauer avec chargeurs, cartouches et porte-flingue. Faut qu’on voie ce qu’on en fait…

– T’as vraiment assuré Thierry ! commente Fred dans un souffle.

Un problème de plus à régler dans les prochaines vingt-quatre heures. Qu’est-ce qu’on fait de ces flingues ? Merde, où ça nous mène tout ça ?

Thierry la dévisage :

– Il ne faut pas sous-estimer le problème. J’y ai réfléchi toute la nuit, on ne peut pas les laisser en libre accès à la banque de matos, ça pourrait tourner au carnage.

Elle est d’accord avec lui. Sur la barricade, ça compliquerait tout. Il y a déjà des bastons régulières pour des désaccords politiques, pour des histoires de vols, de jalousies et de coucheries. Sans compter la paranoïa qui rend louche n’importe qui, leur fait voir des flics infiltrés ou des indics partout. Imaginer des personnes qui s’embrouillent défoncées à 5 heures du mat’ avec des flingues… ça fait froid dans le dos.

– Si on laisse des armes à feu circuler, acquiesce Fred, c’est sûr, il y aura des règlements de compte, des balles perdues, des personnes qui s’en voudront toute leur vie…

– Et puis même, ajoute Thierry, par rapport aux keufs et aux fafs, l’idée d’utiliser leurs méthodes, ce truc de rentrer dans la spirale de la violence, avec les vengeances, les martyrs, les guerres de territoire… Les balles qu’on se prend pour l’instant, ces enflures arrivent encore à les faire passer pour des bavures. Mais s’ils généralisent le tir à balles réelles, là ça va être l’hécatombe. Et si on a des flingues pour riposter… Ça va être de plus en plus dur, on va vouloir les tuer, carrément… Franchement, je n’ai pas confiance en tout le monde sur cette barricade…

– Pour ça, je ne sais pas… Je ne suis pas sûre que ça fasse vraiment une différence… réfléchit Fred.

– Une différence par rapport à quoi ?

– Aux flics. Avoir des flingues, je ne crois pas que ça change vraiment le rapport de force face aux flics.

– Quand même… Si on se met à vouloir les tuer, on passe un gros gros cap…

– Mais on veut déjà les tuer, Thierry. Tu ne vois pas ce qu’on leur balance dans la gueule ? Les catapultes et tout ? Quand j’y repense, Karim hier, honnêtement, j’ai cru qu’il allait le buter, le flic. Et tu sais quoi, au fond de moi, je voulais qu’il le tue. Mais il a fait preuve d’un sang-froid incroyable, il s’est repris, il les a chassés…

– C’est pour ça qu’il faut s’en débarrasser, conclut Thierry la main sur le sac, le visage démonté.

Fred soupire d’indécision et ressasse :

– C’est sûr, ça peut tourner en guerre civile.

La semaine dernière, une amie algérienne de Karim est venue parler dans une chronique de la situation en Libye, en Syrie, en Algérie. Les manifestantEs antirégime se sont recomposéEs en coalitions clandestines, en petites armées et ça ressemble à des manœuvres militaires. Des hiérarchies se sont mises en place et iels ont dû apprendre au pied levé les tactiques de guerre. Ce sont des conflits très durs avec des morts, et des tortures, et des expéditions punitives… Et les civilEs qui s’en prennent plein la tronche. Comment éviter ça ? Iels n’y sont simplement pas préparéEs. Thierry reprend :

– Si Sarko refuse de démissionner et que l’armée reste de son côté, ça va être l’enlisement… ou l’offensive sanglante.

– Comment faire pour retourner l’armée ? S’ils refusent de tirer sur le peuple, Sarko tombe et le gouvernement avec, non ?

C’est du moins ce que tout le monde se répète, inlassablement, pour mieux s’en persuader, pour rendre tangible la perspective d’une issue « pacifique ».

– Tenir le coup, Fred, c’est ça qui les fera flancher, qu’on persiste, qu’on tienne nos positions, que la population continue de nous rejoindre.

– Je suis d’accord… répond-elle en remuant la tête. Mais peut-être qu’on a d’autres choses à faire aussi, trouver des nouvelles stratégies pour les mettre au pied du mur, amplifier nos moyens de pression…

Des nouvelles stratégies ? Amplifier nos moyens de pression… Fred s’étonne elle-même : face aux angoisses de son ami, elle a l’impression de parler comme Gasp, de jouer la stratège à deux balles. D’ailleurs, Thierry n’a pas l’air de percuter. Il tourne la tête vers la table et soupire, soudain impatient :

– Ouais… Bon et là tout de suite, on fait quoi ? Si on veut se débarrasser des flingues, on peut les mettre dans la housse de Manu. Deux coups de zip, on lui colle le sac dans son fute ou sous son pull avec un coup de scotch et hop, on n’en parle plus.

– Attends, tu délires Thierry, tu veux scotcher le gun qui a servi à tuer Manu sur son ventre ?!

Il déconne complet, là. Fred hésite à rire ou à crier.

– J’essaie juste de réfléchir aux possibilités…

Fred plonge ses yeux dans ceux de Thierry :

– Je ne pense pas qu’il faille nous en débarrasser, finit-elle par dire après un long silence.

Thierry la dévisage longuement, c’est la première fois qu’iels discutent concrètement de se servir d’armes à feu.

– Écoute, continue Fred, on raconte qu’on les a balancés à l’eau, point barre. Comme ça c’est réglé pour les indics et les camarades de la barricade, même si ça gueule, c’est trop tard, on les a jetés, plus personne ne les cherche. Et, de notre côté, on trouve une bonne planque qu’on sera les seulEs à connaître. On n’a aucune idée de comment ça va tourner. Si ça part vraiment en guerre civile, on sera bien content de les avoir, non ?

– J’sais pas. Tu imagines le secret qu’on va se trimbaler ? Tu te sens de gérer, toi ? Avec le risque qu’on s’isole ou qu’on s’embrouille à cause de ça ? Tu n’as pas vu ces films sur les actions clandestines des années 70 ? La vitesse à laquelle iels se sont éloignéEs des enjeux réels… C’était bien pourri !

– Quels films ?

– Bah je ne sais plus moi, des films sur cette époque, quoi.

– Attends Thierry, la situation n’a rien à voir maintenant, ça ne sera pas des actions isolées… et ça ne deviendra pas notre nouveau moyen d’action, on en a bien d’autres plus pertinents. Je l’imagine plus comme un moyen de défense efficace…

– Arf, je sais pas, je sais pas… Par contre Fred, si on les garde…

– Quoi ?

– Ça ne peut pas être pour venger Manu. Sinon, je les balance au fleuve direct ! Et puis il faut être un peu plus nombreusEs dans le secret… il faut le dire à la bande.

– Bien sûr. En fait, il faudrait qu’on se mette d’accord sur les circonstances pour les utiliser, établir une sorte de protocole. J’espère que porter ça ensemble nous resserrera… Je pense qu’on a les épaules pour…

– Les épaules pour quoi ? demande une voix à l’entrée.

C’est Carlito qui rentre dans la petite chambre funéraire. Ami de Manu, et ex-amant sûrement. Il a lui aussi le visage gonflé par les larmes.

– Les épaules pour faire face à tous ces deuils.

Le surlendemain, 22 février 2012, 20 heures, infirmerie

Fred, Karim et Kimy ont pris le relais à l’infirmerie en début d’après-midi. Trop de fatigue pour rester dehors sur la barricade et aucune énergie pour monter un reportage ou préparer des infos. Ça fait juste du bien de sortir de ses habitudes pour prendre soin des gens – et un peu de soi aussi d’une certaine manière. Noam et Berce forment une équipe très rassurante : elles ont toutes les deux une idée très claire de ce qui doit se passer dans l’infirmerie. Elles avaient pris leur tour au même moment, commençant par un passage en revue méthodique de toutes les personnes en demande de soins ou en observation, en compagnie des référentEs de l’équipe précédente. Elles avaient séparé les autres volontaires en trois binômes. Fred et Karim avaient aéré et fait un coup de ménage dans la plus grande pièce. Kimy avait aidé Max à trier la grande armoire. Le matériel médical et de premiers secours était sens dessus dessous depuis la panique d’hier, malgré les caisses de rangement scrupuleusement étiquetées. Un dernier binôme devait accueillir les nouvellEs arrivéEs et évaluer leurs besoins, le temps que les référentEs reviennent.

Il y avait eu seulement une urgence en milieu d’après-midi. Le protocole dicté par Noam et Berce était méthodique et facile à comprendre, les gestes étaient mécaniques et doux, ça les a occupéEs pour ne pas trop penser.

Il est 20 heures. Le poste radio chuchote les nouvelles depuis le fond de la pièce. Fred et Kimy aident un blessé à passer de son lit à une chaise. Il s’est fait assommer par une caillasse venant d’un camarade et malgré la méchante plaie sur l’arrière du crâne, ça a l’air de le faire plutôt rigoler :

– Des fois, on se loupe, mais pour arriver à viser correctement, faut bien commencer par s’entraîner !

Karim profite du moment de calme pour se faire ausculter par une des médecins, voir l’état de ses hématomes et de son genou.

– Eh, vos gueules, écoutez ça !

Kimy augmente le volume du poste, on discerne les voix compressées de Sabrina et Camille.

– La situation est un peu confuse, on a du mal à comprendre ce qui est en train de se jouer, en tout cas c’est inédit…

Grincements de chaises et de sommiers. Les deux camarades alités se redressent sur leurs oreillers pour mieux entendre.

– Mais de quoi elles causent ? demande Fred, agacée de ne pas comprendre.

– Elles parlent de Marseille… mais chuuut ! réitère Kimy.

– Nous sommes en ligne directe avec Ahmed de la barricade de Noailles, introduit Camille. Peux-tu nous donner plus de détails sur ce qui s’est passé chez vous ?

– Salam, répond Ahmed, la voix rendue métallique par le téléphone mobile. Oui, je vais tenter. Comme vous savez, depuis lundi, les forces armées de l’Union européenne sont venues soutenir les flics et l’armée française. L’UE utilise son droit d’ingérence. Il faut dire que la tension est montée d’un cran avec les tirs à balles réelles. Et là, une partie des nationalistes entre en scène. Jusqu’à présent, ils luttaient activement au côté des flics. Mais ils se sont retournés contre eux avec l’arrivée de l’Union européenne. Bon, il n’y a pas trop de doute sur leurs intentions, ils veulent toujours « mater la révolte des sauvageons ». Mais dans leur communiqué de lundi soir, ils dénonçaient la faiblesse de l’État français, son incapacité à tenir l’Europe à distance. Et ils en appelaient, je les cite encore, « au nom de la sauvegarde de la Nation, à l’insurrection pour rétablir la souveraineté de l’État corrompu, même contre son gré ». Ils ont érigé deux nouvelles barricades, une dans les quartiers Nord et une à l’Estaque. Et ils ont également lancé un appel à rejoindre massivement nos barricades depuis mardi. Leur arrivée nous divise à fond. Il y a eu des vraies bastons, des règlements de compte mais aussi des négociations. CertainEs parlent d’alliance possible, d’autres de la nécessité du retour à l’État de droit. C’est très chaotique mais ce qui ressort c’est aussi l’euphorie collective : l’ensemble de la population se retourne contre l’Ordre. Beaucoup veulent y voir la possibilité d’un vrai basculement… Personnellement, je ne suis pas loin de le croire aussi, surtout depuis ce soir : il y a une heure à peine, deux compagnies militaires ont rejoint la barricade nationaliste, ils appellent le reste des forces armées à baisser les armes, à ne plus tirer sur le peuple…

Fred regarde Kimy. Elles semblent autant ébahies l’une que l’autre.

– Pour précision Ahmed, sur Marseille, il y a cinq compagnies mobilisées ? demande Camille.

– Oui c’est ça. Et ils ne peuvent pas faire appel à plus, puisque l’ensemble des troupes est réparti sur le territoire. C’est donc plus d’un tiers des soldats de l’armée française affectés à Marseille qui s’est fait la malle. C’est complètement taré ! Tout le monde est à bloc ici !

– Mais tu nous as parlé aussi des soldats de l’UE. Sont-ils nombreux ?

– Pour l’instant, il y a deux régiments, soit environ cinq cents hommes. Donc tout est possible. Ce qui se passe est incroyable. Depuis l’annonce de la désertion des deux lieutenants, il y a un cessez-le-feu. Les rues sont redevenues calmes très vite, comme si tout le monde était rentré chez soi avec un gigantesque point d’interrogation dans la tête, un vrai coup de massue ! En ce moment même, les gens ressortent, iels sont en train de converger vers les places d’assemblée de chaque barricade. Ça va discuter toute la nuit !

– Tu m’étonnes ! commente Karim.

– Mais chut ! lance Noam à son tour.

–  … à Noailles, quelle est l’ambiance ? Votre position par rapport à tout ça ? enchaîne Camille.

– Impossible à dire pour le moment, c’est bien trop confus. L’enthousiasme est là, tout le monde y va de son scénario.

Ahmed est obligé de hausser la voix pour couvrir le bruit des discussions autour de lui.

– Globalement, reprend-il, je peux dire que le désir de renverser l’État est plus fort que tout. On va se coltiner la question des nationalistes et de nos divergences dans un second temps, j’ai l’impression. Pour l’instant, la priorité, c’est de voir comment faire basculer le reste des forces de l’ordre… Enfin, c’est moi qui le dis, on verra comment ça discute ce soir. D’ailleurs, je dois y aller, désolé, mais l’Assemblée est en train de commencer…

– Merci Ahmed d’avoir pu nous faire part de toutes ces nouvelles. Un mot pour conclure ?

– Oui ! Diffusez le plus largement possible cette information : à Marseille, les soldats ont rejoint les barricades ! Il faut que ça se propage ! Inch’Allah !

La liaison coupe net, un blanc de quelques secondes avant que le studio ne reprenne l’antenne. Dans l’infirmerie, tout le monde est sur le cul. Sabrina lit maintenant le communiqué d’insoumission des deux lieutenants. Fred a du mal à entendre la suite, un premier article critique qui appelle au « rassemblement citoyen autour d’une élection démocratique pour ne pas faire le jeu des extrêmes ». Dans l’infirmerie, l’excitation est trop forte, et personne ne peut plus continuer à écouter sans rien dire. Ça fourmille, ça questionne, ça complote, ça s’enthousiasme, ça circule…

Deux heures plus tard, 22 février 2012, pôle média

Assiettes à la main, la bande s’est retrouvée au rez-de-chaussée, dans une petite salle. C’est un ancien fourre-tout de matos son et lumière. Les projos et tout le merdier sont remontés en vrac sur les étagères pour laisser place aux vieux fauteuils et aux chaises pliantes. Il fait calme ici. Iels peuvent fumer en mangeant et en papotant. Personne n’a trop de retard, chacunE a besoin de ce moment ensemble. Karim, Gasp, Kimy, Thierry, Liza, Dunya, et Fred. ToutEs les amiEs de la bande… à l’exception d’un.

Les assiettes sont vides depuis un moment et iels parlent toujours de Manu, déroulant à tour de rôle des anecdotes pleines de tendresse. Même sur ce sujet tristissime, Liza parvient à faire rire l’assemblée : elle fait des grands gestes pour mimer la fois où Manu s’était habillé « super propre » pour piquer du matériel hi-fi dans un grand magasin. Il s’était fait fouiller dès l’entrée et comme il était vexé que le vigile l’ait trouvé « super louche », il s’était mis à hurler en mode complètement outré. Ce qui avait permis à Liza de passer tranquille. Quand Manu avait vu Liza revenir vers les portiques, son chariot chargé de tout un soundsystem avec enceintes, amplis et table de mix, il était toujours en train de s’égosiller, un attroupement de vigiles autour de lui. Pour continuer à détourner leur attention, il était passé en mode « super crise d’épilepsie ». Il tressautait et faisait des gargouillis comme s’il se transformait en mutant, ça ne ressemblait pas du tout à de l’épilepsie, mais ça avait marché. Il s’était laissé tomber et avait tapé sa tête contre un truc. Le choc n’était pas si fort mais après s’être relevé très calmement, il avait expliqué aux vigiles que ses crises s’arrêtaient toujours comme ça, « grâce à un super choc »… Et il avait rejoint Liza sur le parking en mode « super râleur » : il était vraiment dégoûté de s’être fait repérer malgré son costume.

Liza est super douée pour imiter les mimiques des autres, y compris celles des mutants épileptiques. Tout le monde se tord de rire, ça fait du bien. Thierry, hésitant, s’éclaircit la gorge et prend une voix plus forte :

– On pourrait commencer les points formels.

L’atmosphère redevient sérieuse en quelques secondes. ChacunE dans son coin se tortille pour prendre une position confortable. Ça va être long.

Karim embraye, nerveux :

– Faut qu’on commence par parler de Marseille… la victoire est proche !

Merde, ça commence mal. Karim met les deux pieds dans le plat. La victoire est proche, quelle connerie ! C’est également ce que doit se dire Dunya, des éclairs pleins les yeux, qui crache du tac au tac :

– Attends, de quelle victoire tu parles, Karim ? Celle des nationalistes ? Ceux qui vont mettre en place un régime totalitaire ? Ceux qui vont nous mener du bout de leur fusil jusque dans des camps ?

La colère de Dunya paralyse l’assemblée. Fred dévisage unE à unE ses amiEs, à la recherche de complices pour rattraper ce démarrage en forme de dérapage. Kimy la stoïque lui articule un non silencieux mais ferme. Rien d’étonnant à cela : Kimy est passée maître dans l’art de la monosyllabe. Elle se met la tête dans le sable dès que la tension monte. Fred ne peut s’empêcher de trouver ça lâche et individualiste.

Liza, après une grande inspiration, jette ses bras derrière la tête en prenant un air faussement décontracté :

– Mais c’est évident, il faut qu’on parle de Marseille, on est dans un moment de super basculement…

– Arrête deux minutes tes clowneries Liza, la coupe doucement Gasp. C’est super lourd à la longue.

– Ok, ok, répond-elle en se mettant la main sur la bouche comme si les « super » allaient continuer à sortir malgré elle. Désolée ! En fait, j’essaie juste de trouver les bonnes questions…

Mais au milieu de toute cette émotion, de la fatigue et de la nervosité, les bonnes questions sont difficiles à trouver. Le renversement du gouvernement serait une première grande victoire, mais comment avoir le rapport de force en notre faveur après ? Et puis, si nous ne voulons pas prendre le pouvoir, ni créer un État, comment faire face à un potentiel coup d’État de l’extrême droite ? En face, les démocrates vont sûrement tout axer sur le vote et le besoin de chefs pour rétablir l’ordre. Le Mouvement pour une VI^e^ République recrute tous les jours, il y a des commissions « projet constitutionnel » sur presque chaque barricade, des prises de parole à la radio, c’est infernal…

– C’est pas facile d’imaginer quelles actions on pourrait mener maintenant, poursuit Liza. De quels exemples victorieux pourrait-on s’inspirer ?

Fred est presque déçue que Liza n’ait pas dit « super victorieux », mais contente qu’elle ouvre concrètement le débat. La plupart des groupes affinitaires de la Konf, et peut-être même la plupart des groupes en lutte en France, ont dû avoir cette discussion dans les dernières heures… ou bien ils sont en train de l’avoir, en ce moment même, assis en cercle, dans des petites pièces plus ou moins enfumées. Il leur faut clarifier leurs positions et leurs propositions pour l’Assemblée de demain.

– Concentrons-nous d’abord sur la chute du pouvoir en place.

En prononçant ces mots avec une gravité appuyée, Gasp cherche l’approbation de Karim. Il enchaîne encore :

– Je pense qu’il faut saisir les opportunités, qu’il faut envisager des alliances. Quitte à les défaire ensuite.

Karim acquiesce. Dunya s’emporte en une seconde :

– Des alliances ? Et tu les défais comment ensuite ? Tu fusilleras ? Tu enverras au Goulag ?

En parlant, Dunya pointe un fusil imaginaire sur Gasp et Karim :

– Faites des alliances avec les fachos et bientôt, on massacrera nos opposants pour que ce ne soit pas eux qui nous déportent… No way, je ne rentrerai pas dans cette spirale-là.

– Je ne veux pas non plus de ça, intervient Karim. Mais nous n’en sommes pas là, Dunya.

– Quand nous en serons là, il sera trop tard pour l’éviter !

– Je comprends tes craintes, je les partage, temporise encore Karim. Mais la situation nous pousse à aller de l’avant, à saisir les opportunités. Sinon, les libéraux reprendront le contrôle de la situation, ils tableront sur la nécessité d’un État fort pour rétablir la stabilité. Et nous ne voulons pas de ça non plus.

Thierry complète à voix basse :

– La seule solution… c’est de clarifier nos positions politiques pour qu’il n’y ait pas d’amalgame possible. Il n’est pas question d’alliances… mais au vu de la situation, nous pouvons avoir un but commun pendant un temps.

– Un but commun ?!

– Oui, Dunya. Renverser le gouvernement, ils le veulent comme nous.

– Je suis d’accord, enchaîne Karim, ce qui est important c’est de tenir nos « pourquoi », qui sont radicalement opposés aux leurs. Pour chacun de nos gestes, nous devons donner une explication politique. C’est ce qui va nous permettre de nous distinguer d’eux. L’extrême droite rentre dans la partie, ok. Mais ce n’est pas leur vision raciste et réactionnaire qui gagnera. Il faut qu’on continue ce qu’on fait déjà, avec encore plus d’intensité. Il faut qu’on explique à tout bout de champ notre manière de voir le monde et qu’on…

– Mais comment tu veux qu’on explique ça avec les fachos en face ?! le coupe Dunya toujours hors d’elle.

– De la même manière que toujours, répond Fred dans un sursaut. Avec nos journaux, la radio, sur chaque piquet de grève, pendant les cantines… Nous n’avons pas à devenir des politicards, nos stratégies restent les mêmes. Mais le monde autour de nous est en train de changer et nous avons maintenant à nous battre pour gagner tout ce qu’on pourra.

Fred croyait aller dans le sens de Gasp mais celui-ci secoue la tête d’un air très, très-très contrarié :

– Vous dites : « Tout est en train de changer, alors nous on doit simplement continuer comme d’habitude. » Mais au contraire ! Si les événements sont exceptionnels, peut-être devons-nous oser des choix exceptionnels ! Je ne sais pas comment dire ça… Dans nos cercles, je trouve qu’on manque toujours d’ambition politique ou, au moins, d’une sorte de pragmatisme tactique… Si on veut vraiment que ça bascule, on n’a pas le choix, il faut saisir les opportunités, agir pour de vrai !

– Pour de vrai ? Attends, on fait quoi, depuis des mois ? On tient des barricades pour de faux ? J’hallucine ! s’exclame Fred.

– Mais je ne te parle pas de ça. Je dis qu’on se laisse trop porter par le mouvement. Il faudrait qu’on travaille la vision d’ensemble, pour faire de vrais choix tactiques. C’est ça, agir pour de vrai.

– Gasp ! Et les milliers d’ouvrièrEs en grève, c’est pour de faux ? Et Manu, il est mort pour de faux ?!

– Bien sûr que non… Mais c’est comme si vous ne vouliez pas vous poser certaines questions, comme si vous aviez peur…

– Bien sûr qu’on a peur, répond Karim en ping-pong. C’est pas toi qui t’es fait braquer un flingue sur la tempe !

– Je crois qu’on devrait réévaluer la situation de manière un peu plus terre à terre, propose Gasp, arrêter de se cacher derrière de grands principes qui nous empêchent de passer à l’action. On n’aime pas les fachos, c’est sûr. Mais si on est un peu lucides, on a quand même pas mal de terrains d’alliance possibles. Ils tiennent des discours anticapitalistes comme nous, anti-Europe comme nous, anti-industriels et écologistes comme nous. Il y en a même qui portent des sweats à capuche et qui font des actions comme nous…

– Pas comme nous ! hurle Dunya, les yeux exorbités.

Gasp fait comme si elle avait parlé tout à fait normalement et poursuit :

– Oui Dunya, pour moi aussi c’est troublant, mais ça vaut la peine d’y penser… Sans être naïfs, je veux dire. C’est sûr qu’on ne les aime pas, mais on a un bon paquet d’idées en commun.

En écoutant Gasp argumenter, Fred sent monter une sorte de dégoût. Elle ne saurait pas dire ce qui la dérange, elle a l’impression que Gasp est à la fois très honnête et complètement de mauvaise foi. Karim pique la cuisse de Fred de son index, il la titille comme pour lui rappeler leur binôme de choc… mais ne dit rien. Fred n’aime pas du tout la tournure que prend cette discussion. Il faut absolument que quelqu’unE recadre Gasp.

– Nous devons rester nous-mêmes !

Tout le monde se tourne vers Kimy. Sa voix tremble un peu :

– Partir de nous plutôt que de s’improviser sauveurs de l’humanité, poursuit-elle. C’est ça la force du « point de vue situé ». Là, ça me saute aux yeux. Politiser nos expériences, nos vécus, c’est la meilleure manière de ne pas être dogmatiques, de s’impliquer tout en restant bien d’aplomb.

Les autres la regardent un peu perplexes. Fred se réjouit que Kimy soit intervenue mais sa façon de parler la crispe : c’est flou, ça sonne désincarné, théorique, creux. Elle sait que Kimy fait ça pour compenser son sentiment d’illégitimité dans le groupe, de petite dernière. Fred respire un bon coup, se force à penser positif et à soutenir son amie :

– Notre force vient de ce qui nous a conduitEs jusqu’ici dans nos vies. Nos histoires, nos désirs personnels, ce que chacunE est prêtE à faire ou à lâcher. Si nous gommons nos singularités, nous deviendrons des petits soldats uniformes et nous plaquerons sur les autres le programme de ce qui est « bon pour eux »… Je pense effectivement que nos groupes doivent rester protéiformes, complexes.

Kimy regarde Fred avec concentration :

– Oui… et non… et oui. Enfin, effectivement, partir de nous et de nos diversités, ça aide à ne pas tomber dans la simplification. Ça évite de faire dans le populisme, d’avoir des réponses toutes faites et soi-disant valables pour toutEs, ce que font les groupes nationalistes en fait… Mais ce que je voulais dire, c’est encore autre chose : si on repart de nos « savoirs situés », si on visibilise d’où viennent nos expériences, que nous sommes une bande de déviantEs qui détestent les chefs, il n’y a aucune chance que nous puissions faire alliance avec des fascistes, même temporairement. On rendra clairement lisible qu’on n’a pas de place dans leur monde, qu’ils nous tueront dès qu’ils le pourront…

– Je ne vois pas en quoi vos concepts fumeux nous aident à savoir avec qui faire alliance, objecte Gasp.

Thierry secoue la tête, l’air dépassé :

– J’ai du mal à suivre… Mais ce qui m’inquiète surtout c’est nos « pourquoi ». Nous scandons à longueur de temps : « Nous voulons tout ! » Mais qu’est-ce qu’on veut au fond ? Sur la barricade là, à court terme, tout le monde sait contre quoi nous nous battons. Mais je n’entends personne parler de ses rêves, du monde auquel iel aspire.

– Je suis carrément d’accord, acquiesce Karim. On a laissé les commissions « VI^e^ République » prendre le monopole du futur, faut qu’on trace d’autres lignes, une sorte de programme.

– Pas un programme, précise Thierry, un champ de réflexion. Je veux dire, il faut que tout le monde se prenne au jeu, réfléchisse à ce qu’iel voudrait pour l’avenir, à court et à long terme. On pourrait aussi parler de comment se structurent nos collectifs, de nos manières de résoudre des conflits sans police, donner des exemples concrets. C’est ça qui nous aidera à sortir de la peur, cette peur qui mène aux urnes aussi bien qu’aux fusils. Il ne s’agit pas de mettre nos craintes sous le tapis, de dire aux gens qu’iels sont crétinEs de flipper. Il ne s’agit pas non plus d’avoir un programme tout bouclé. C’est une histoire de reprise en main : sentir qu’on peut agir sans représentantEs, et à partir de là, entrevoir des futurs souhaitables, abordables…

L’intervention de Thierry plonge chacunE dans le silence le temps d’une réflexion.

– Vous refusez toujours de poser les questions stratégiques pour de vrai, grommelle Gasp. Vous espérez que la révolution va se faire toute seule.

– Tu as raison sur un point, Gasp, concède Karim. Il faut qu’on se donne les moyens de la faire, cette révolution. C’est le moment d’y aller plus fort, plus concrètement, de manière plus radicale dans nos actions. Mais ce n’est pas incompatible avec le fait de projeter des possibles, comme dit Thierry, de penser des formes d’auto-organisation et de production à petite et grande échelle… Et ça peut passer aussi par de nouvelles actions à inventer. La victoire, c’est quand même la fin du capital ! Si on se bat pour qu’une sorte de social-démocratie individualiste, capitaliste et industrielle se restaure dans cinq ans, on va toutEs finir internéEs à l’HP !

– Mais pour que les gens soient convaincuEs, intervient Liza, il ne suffit pas de leur dire que leur vie sera meilleure sans le capital. Faudrait détailler ce qui pourrait se passer…

La discussion s’éloigne petit à petit de la question de l’alliance avec les fachos, ce qui soulage Fred, même si elle soupçonne Dunya et Gasp, renfrognéEs l’une et l’autre, au fond de leurs fauteuils défoncés, de vouloir en découdre encore un peu.

Tout en se grattant la tête, Kimy s’attarde sur nos manières de partager nos rêves, plus largement :

– Ça va être dur de changer les mentalités : beaucoup de gens râlent de nos blocages. Et certains médias encouragent encore leur mécontentement. Le prêt-à-consommer, la logique managériale du tout-pour-mon-boulot, le capitalisme familial du tout-pour-mes-enfants…

– C’est toi qui dis ça ? Alors que tu as tout lâché en deux mois ! l’invective gentiment Fred. Kimy ! Tu es la preuve vivante qu’on peut bifurquer en un rien de temps !

Un brin d’optimisme traverse la salle, mais Dunya revient à la charge :

– D’un côté les nationalistes et leurs coups de force, de l’autre les citoyennistes et la cogestion bureaucratique… Va promouvoir les communes libres entre les deux ! On s’y prend comment ? Merde, je flippe là ! Et je ne suis pas la seule ! Mes parents se sont barréEs du Kurdistan parce que la guérilla, c’était pas rose tous les jours. La guerre, ça ne m’excite pas du tout !

Elle adresse cette dernière phrase à Gasp et Karim en posant sur eux un regard insistant.

– Je ne prône pas la guerre non plus, acquiesce Thierry pour revenir à son idée, et je suis sûr que ça deviendrait moins compliqué si on savait concrètement ce qu’on met derrière nos grands mots. « Commune libre » par exemple, ça renvoie à des tonnes de pratiques, non ?

– Mais ça ouvre aussi des perspectives déstabilisantes, objecte Liza. Et ce sera probablement le plus difficile pour les gens : accepter d’aller vers une société qu’on créerait ensemble, au fur et à mesure, malgré les échecs. Ce n’est pas un modèle rassurant et confortable, ça demande l’implication de chacunE et du temps.

– Oui mais c’est ça la liberté, s’agace Gasp qui préfererait sûrement qu’on en revienne aux questions de tactique.

– Va leur parler de liberté en leur pointant un fusil sur la gueule ! ironise Dunya.

– Gasp, tu simplifies les choses parce que tu es un peu vexé, se moque Liza à son tour. Va leur faire un cours sur la liberté et iels te riront au nez : un monde sans chef, c’est flippant pour plein de gens. On n’a pas vraiment de modèle rassurant. C’est en agissant ensemble que nos vies vont petit à petit basculer… Nous ne devons pas plaquer nos discours sans tenter de vivre, avec le plus grand nombre.

Un bruit de course dans le couloir accapare leur attention. Tout le monde est sur le qui-vive. Mais les voix sont rieuses et un bruit de ballon résonne. Kimy reprend en regardant Thierry :

– Ok, du coup, si on essaie de définir ce qu’on veut transmettre en premier. Ça pourrait être… des manières de fonctionner entre nous, déjà.

Thierry acquiesce.

– J’essaie de formuler ça… poursuit Kimy en plissant le front pour mobiliser ses idées. Le « vivre ensemble dans l’auto-organisation », ce serait que chacunE ait la possibilité d’avoir la parole et de se faire respecter, organiser la diversité ensemble et…

– Meuh nan ! Là on retombe dans ce truc libéral où tout se vaut, s’exaspère Gasp. Merde Kimy, ça me tue que tu sois encore dans le libéralisme existentiel, après les heures de discussion qu’on s’est déjà tapées !

– Pff, c’est facile à dire pour toi ! Tu es à ta place partout dans ce monde. Est-ce que tu t’es déjà senti différent des autres, hein ? Dénigré et isolé au milieu d’un groupe, même par tes proches ? Est-ce que tu as déjà senti que tes besoins étaient moins importants que ceux des autres ? Que tu pouvais te faire rabaisser ou taper dessus à tout moment ? Et que si ça arrivait, personne n’y prêtait la moindre attention ?

– Arrête de te plaindre et de toujours ramener tes trucs de gouine. C’est bon, tu l’as ta place ici !

Ça repart en embrouille… Normal, avec toute la pression accumulée. Karim les regarde avec un sourire crispé, iels ont déjà eu cette discussion des dizaines de fois. Fred lui fait du coude et chuchote :

– Le match entre King Kong et Wonder Woman commence. Kimy dans le rôle de la victime petite-bourgeoise.

Et Karim de répondre :

– Gasp, dans le rôle du bel étalon blanc dominant. Qui est-ce qui compte les points ?

Gasp, pendant ce temps, poursuit son attaque :

– D’ailleurs on ne voit que ça sur ta gueule, ton identité de gouine. Tu es tranquille, aucun gars ne t’approchera, ça c’est sûr. Ta fierté et ta culture prennent trop de place, vous me faites chier avec ça. On ne peut pas passer à côté tellement c’est écrasant.

– Et toi ta culture d’hétéro, elle est sur chaque mur de chaque ville, sur la tapisserie à fleurs de la chambre des parents et sur la peinture bleue de la chambre du petit dernier. Ta culture elle est partout, elle se nomme même pas puisqu’elle est hégémonique. Tu ne la vois même pas puisque t’as grandi dedans. Qui faisait la lessive à la maison, c’était ton daron ?

– Eh ouais, il savait programmer la machine, mon père.

Gasp furieux dévisage tout le monde :

– Franchement, j’ai honte, la chambre funéraire de Manu s’est transformée en un bordel de mauvais goût… C’est ça votre culture ? Si tu crois que ça va nous aider à faire la révolution de mettre des godes et des paillettes partout !

Liza acquiesce aux paroles de Gasp.

Silence.

Karim serre fort l’épaule de Fred. Gasp vient de dépasser les bornes. Elle lui répond avec un rictus de pur dégoût :

– Le bordel… Eh ouais… Notre ami aimait sniffer du poppers et se prendre des queues. Il kiffait se travestir, il jouissait en partouze et dans des jeux BDSM. C’est dur d’entendre ces mots ? Vous trouvez ça sale ? Je trouve au contraire que sa chambre le représente bien, c’est ce qu’il aimait. Et Manu, il n’avait pas envie de la cacher sa vie, pas comme les gays lisses et respectables, il la criait sur tous les toits. Et c’est aussi une révolte, contre une morale hétéro bien établie, contre des stéréotypes de conformité. Vous allez me dire que ce n’est pas politique ? Que c’était sa vie privée ? Qu’il ne faut pas exposer des détails que vous considérez comme répugnants ? Par contre, parler de vos projets de mômes à tout le monde, ça c’est respectable, que des hétéros passent leur temps à se rouler des galoches partout, ça c’est normal, c’est l’effusion de la barricade. Eh ben, tu sais quoi, je la trouve sale aussi votre sexualité de bites dans des vagins ! Avant-hier, nous avons toutEs perdu un camarade. Nous sommes plusieurs à avoir perdu un allié cher à notre communauté. Et que tu le veuilles ou non, Gasp, défoncer cette morale étriquée fait aussi partie de notre révolution.

Le visage de Gasp est tourné vers ses pieds. Il n’a pas réussi à soutenir le regard de Fred, brillant de colère et de tristesse.

– Bon bon bon… Ok Fred, recentrons-nous, revenons sur Marseille, propose Liza mal à l’aise.

La nausée s’installe dans la pièce. Karim se colle contre Fred et lui gratouille le dos. Tout le monde voudrait revenir à la discussion sur l’après-Marseille mais il est difficile de balayer trop vite les paroles de Fred… et le fantôme de Manu qui a refait surface. Fred en est bien consciente. Pour déverrouiller la discussion, elle murmure dans un soupir :

– T’as raison Liza, elle part dans tous les sens cette discussion. Allons-y, parlons de Marseille et des suites…

– Ok, reprend Liza, dans un premier temps, disons qu’il y a convergence. Bon. On imagine que ça suffit pour renverser le gouvernement. Et après ? Quelles sont nos armes face aux nationalistes ? Comment vont-ils s’y prendre pour nous mater ? Il faut vraiment qu’on ait un pas d’avance. Ils sont forts, ils ont de l’argent, des personnalités influentes. Si on décide de les discréditer dès maintenant, par quoi commencer ?

– Ils vont utiliser les mêmes méthodes que les flics : diviser pour mieux régner, balancer des rumeurs, faire des barbouzeries et ramener les questions sur la sécurité à tout bout de champ, lance Dunya.

– Et s’organiser pour nous zigouiller, laisse échapper Fred. Ça fait quand même bien flipper…

– Il ne faut pas oublier que plein de gens sont capables de suivre l’appel des nationalistes sans être des fachos sanguinaires, même des types de l’armée et tout, essaie de se rassurer Thierry.

– C’est aussi pour ça que les fachos sauront très bien nous instrumentaliser, eux ! Ils feront croire qu’on est d’accord sur l’essentiel et ils ratisseront large, bougonne Gasp toujours pas remis. Ils joueront sur les questions identitaires, sur le besoin de dignité, sur leur fierté… Un peu comme la fierté d’être gouine !

– Eh oh, ça suffit Gasp ! coupe Dunya. Tu amalgames tout et n’importe quoi. Tu recommences à bloquer sur cette question des identités. Mais tu n’as rien compris à la fierté des luttes communautaires. Je suis kurde, mon identité est réprimée par le gouvernement turc. Je ne suis pas particulièrement fière mais je ne suis pas honteuse, car ils voudraient m’assigner à la honte. Et ça n’a rien à voir avec la fierté nationale portée par des identitaires de droite ou par le gouvernement d’Erdoğan. Tu ne peux pas comparer, Gasp. Il faut prendre en compte les rapports de force en jeu au départ. Les Kurdes, comme les PalestiniennEs, sont niéEs dans leur possibilité même d’exister, de décider de leur manière de vivre et de s’organiser. Alors forcément, pour lutter et résister, les gens ont besoin de renforcer le commun qui est renié par le pouvoir en place. Il n’y a pas jeu égal entre ces formes de fiertés. L’une est encouragée et exacerbée par le pouvoir, l’autre est discréditée, tu ne peux pas mettre ces dynamiques en parallèle. Tu me suis ?

– Je crois quand même que c’est casse-gueule, argumente Gasp, les réflexes racistes et identitaires, ils ne s’expriment pas uniquement chez les puissants. Quand le nationalisme séduit des gens pauvres, des gens des campagnes ou des quartiers, des prolos qui sont excluEs du système et qui se perçoivent comme minoritaires, flouéEs, délaisséEs par le pouvoir, bah je ne trouve pas si simple la ligne de démarcation entre eux et nous. C’est pas pour rien qu’iels montent sur les barricades…

Dunya secoue la tête et continue :

– Mais ce n’est pas parce que je soutiens les luttes kurdes ou palestiniennes que je cautionne les identitaires français. Cette comparaison est vraiment dégueulasse, Gasp.

Dunya fait une pause pour avaler sa salive et poursuit :

– Je sais que les luttes au Kurdistan et au Rojava posent plein de questions, c’est extrêmement tendu, il n’y a pas que des alliéEs. Nous avons dans chaque contexte à nous positionner contre les nationalismes de droite. Mais que ce soit en Catalogne, en Palestine ou en France nous n’avons pas affaire aux mêmes formes, aux mêmes rapports de force. Je ne me positionnerai pas de la même manière si je rentre un jour au pays ou si je reste en France.

– Dunya a raison, à chaque contexte sa complexité, rebondit Karim. À nous de contrer les nationalistes qui instrumentalisent les LGBTI, font du marketing pour persuader la planète qu’eux savent protéger les gays. Nous allons bien trouver de quoi leur faire ravaler ce pinkwashing dégueulasse… Et c’est pareil pour les autres minorités qu’ils voudraient récupérer ! Nous avons initié cette insurrection sur la base de valeurs émancipatrices, à nous de tenir cette ligne, coûte que coûte. Ce qui me tient le plus à cœur, c’est de voir ce qui nous lie, ce communisme, cette anarchie. Sentir qu’on fabrique une sorte de famille plus excentrique, avec des liens soudés et des valeurs que l’on peut transmettre… Et j’ai envie que ça atteigne le plus grand nombre. On peut sûrement tenir compte de nos inégalités de positions, de nos besoins de faire communauté et quand même se mettre d’accord sur des valeurs plus larges et que ça s’étende. Regardez les Black Panthers…

Kimy lève les bras, paumes ouvertes en signe d’apaisement et reprend avec calme :

– Si nous partons de qui nous sommes, des pédales, des trans’, des Arabes, des gouines, des NoirEs, des folles, des communistes, des anarchistes, des grossEs, des putes, des infirmes, des fugueurs… les torduEs et les pas normalEs à leurs yeux, il n’y a plus d’amalgame possible : aucun risque qu’on se fasse assimiler ! Même si ces sujets ne t’intéressent pas spécialement, Gasp, tu dois te positionner. Ces gens veulent notre mort, iels veulent qu’on disparaisse de leur vie et de la surface du globe ! Si tu prends la peine de te solidariser avec nous, tu ne seras absolument plus récupérable !

– Tu as raison, Kimy, acquiesce Liza. Et c’est pour ça qu’il faut réussir à diffuser nos idées largement. Il faut prendre nos moyens de communication très au sérieux. Il faut absolument qu’on maintienne les médias qu’on a lancés depuis quelques mois.

Et elle conclut avec un clin d’œil :

– Il faut rendre nos prises de position super super claires, c’est une de nos missions super importantes.

Karim reprend la parole :

– C’est sur tous les fronts en même temps qu’on doit se renforcer, qu’ils n’arrivent pas à prendre de place dans nos différentes instances d’organisation. Nous ne ferons pas alliance avec eux, nous continuerons le sabotage du pouvoir en place et de toutes les idées rétrogrades.

– Mais ça va être sur un terrain militaire que ça va se jouer aussi, complète Dunya. Et là-dessus on est des branques. S’ils veulent imposer la terreur, ils en ont les moyens. On va devoir tenir la rue envers et contre tout. Ici et dans les régions alliées, là où il y a des révoltes, là où des communes libres sont nées…

– Et rendre publics leurs agissements aussi. Pour saper leurs idées.

– D’autres l’ont fait, en Tunisie, en Grèce, en Égypte, en Espagne. On y arrivera !

Fred regarde toutEs ses amiEs rassembléEs. Iels sont si proches du but et en même temps, le plus dur commence juste. Thierry, pragmatique, conclut :

– Ok, on est toutEs crevéEs… On a bien débroussaillé… Qui veut rédiger les positions de la bande pour l’Assemblée de demain ?

– Kimy, tu fais ça avec moi ? lui demande Gasp, comme une tentative de conciliation.

– … Ok. Mais au petit déj demain. Là, je ne suis plus bonne à rien.

Alors que chacunE s’apprête à se lever, Fred reprend la parole, le regard au loin :

– Là tout de suite, j’aimerais me téléporter dans quelques années et le pire derrière nous. L’enthousiasme des débuts nous emporte là, mais comment tenir ? Comment vivre l’Haraka pour toujours ? Virer la France et la remplacer par des communes libres. C’est complètement dingue. J’espère que nous allons traverser tout ça ensemble, soudéEs… J’aimerais qu’il n’y ait pas d’autres mortEs mais je n’y crois pas une seconde. On va faire au mieux, on va en profiter à fond, pour nous, pour Manu.